Caroline Muller et Frédéric Clavert engagent une réflexion sur ce que l’usage du numérique transforme dans le métier d’historien, depuis le travail sur les sources jusqu’à la structuration de la discipline elle-même.
Caroline Muller et Frédéric Clavert engagent une réflexion sur ce que l’usage du numérique transforme dans le métier d’historien, depuis le travail sur les sources jusqu’à la structuration de la discipline elle-même.
Ce n’est pas une tâche aisée d’écrire un livre sur la façon de faire et d’écrire l’histoire : venant nécessairement après une quantité d’ouvrages qui ont égrené nos propres études, le livre de Caroline Muller – autrice principale – et Frédéric Clavert ne prétend pas les remplacer, mais occupera désormais une bonne place dans les livres à conseiller aux apprentis historiennes et historiens. Pour présenter leur propos, les auteurices ne prétendent pas à une universalisation de leur position : cet ouvrage est tiré de leurs expériences particulières.
Le projet de ce livre s’inscrit dans une longue dynamique de réflexions sur les usages et l’épistémologie du numérique, auquel Caroline Muller et Frédéric Clavert ont contribué au premier chef, notamment avec le projet collectif Le Goût de l’archive à l’ère numérique (2017-2023). Au-delà du domaine de recherche des humanités numériques stricto sensu, le numérique est devenu omniprésent dans toutes les composantes du métier d’enseignant et de chercheur : l’usage d’outils numériques fait partie du référentiel de compétences des licences en France, les livrables numériques font partie des attendus de nombre d’appels à projets. Ce livre n’est cependant ni un livre d’humanités numériques ni un plaidoyer pour l’utilisation du numérique dans la recherche et les enseignements, et encore moins un guide de techniques et de bonnes pratiques numériques. Il propose une réflexion s’adressant à l’ensemble de la communauté historienne, traversée par des pratiques qui transforment à bas bruit le rapport qu’elle entretient avec la documentation, l’écriture et les uns et les autres.
Cet ouvrage repense le rapport à la documentation historienne, relu sous l’angle des transformations induites par le numérique. Il s’agit du point le plus réussi du livre, qui témoigne des réflexions de première main que les auteurices ont menées sur leur propre documentation, archivistique ou non. La réflexion part de la nature centrale du rapport aux sources chez les historiennes et historiens, des émotions que l’on peut ressentir à leur contact ainsi que de leur importance dans la construction d’une identité professionnelle. Les chapitres déploient des questionnements variés et fins sur ce que le numérique a nécessairement transformé. La question de la transcription démontre par exemple bien ce lien entre le processus technique et matériel (la prise de photo et la lecture sur écran plutôt qu’en salle de lecture) et intellectuel (des transcriptions moins systématiques et donc un mode d’appropriation des documents différent, voire plus superficiel).
En s’appuyant sur les évolutions de l’historiographie – tournant documentaire, tournant matériel, tournant archivistique, transformations des méthodes quantitatives, etc. –, l’ouvrage insiste sur l’importance de prendre en compte le document dans son contexte, pas seulement comme réservoir de données, mais également dans sa matérialité, dans ses exceptions. Les évolutions liées à la lecture distante des documents, voire la nature même des sources nativement numériques, n’empêchent pas une attention particulière à la documentarisation, voire à la « redocumentarisation » [1], concept utilisé dans le cadre des sources numériques et incitant à prêter attention à l’ensemble des opérations et des manipulations faites sur ces documents, des métadonnées à leur lisibilité même.
Les auteurices plaident ainsi pour une explicitation des « boîtes noires » du numérique, que celles-ci soient les choix procédant à une numérisation, l’algorithme d’un moteur de recherche ou le fonctionnement d’une IA générative, afin d’être conscients des biais éventuels des documents découverts, des logiques d’échantillonnage et des modalités de production de ces outils. Cela nécessite une réelle formation, une culture numérique générale, mais également technique à mesure que l’on progresse dans le travail de recherche : le dernier chapitre, proposant un curriculum et une pédagogie du numérique dans les études d’histoire, est en ce sens particulièrement intéressant.
Cette éthique du rapport à la documentation peut enfin volontiers se faire politique. L’ouvrage n’élude pas les rapports de force qui traversent le champ historique et la société. La numérisation des archives est ainsi vue de façon nuancée. Elle peut être un atout pour le rééquilibrage en faveur de certains groupes peu représentés dans les archives publiques : c’est le cas par exemple du travail mené sur la constitution et l’accessibilité des archives LGBT. Elle peut également être un risque dans le cadre d’une domination académique du Nord sur le Sud : c’est le cas par exemple de la réflexion sur l’accès en ligne à des documents éthiopiens qui pourrait accentuer l’inégalité entre chercheurs africains et occidentaux. L’attention aux « petites mains » du numérique, de la numérisation à la médiation en passant par l’édition scientifique, invite également à ne pas prendre nos pratiques scientifiques comme des abstractions sans impact et sans lien avec de réelles tensions économiques et sociales.
Pour mener à bien ces réflexions, cet ouvrage s’appuie sur un présupposé fondamental : nos pratiques quotidiennes, matérielles, techniques, ne sont pas neutres sur le plan intellectuel. Ce livre s’inscrit donc, parfois plus ou moins explicitement, dans le sillage d’une anthropologie des pratiques scientifiques, à l’image de l’ouvrage de Françoise Waquet, L’ordre matériel du savoir [2], qui donne son titre au chapitre VI.
La question du numérique pose en effet plus largement la question des conditions techniques du travail de recherche et de ses conditions de possibilité. Les travaux d’Ann Blair notamment ont pu montrer comment, dans un tout autre contexte, l’imprimerie européenne avait profondément transformé les modes de travail des savants européens, nécessitant la création d’outils de travail facilitant la prise en compte d’une masse d’informations et d’une documentation nouvelles [3]. L’angoisse générée par l’afflux de connaissances (« Too much to know ») n’est pas nouvelle, mais trouve des solutions à travers la rédaction d’ouvrages généralistes tels que les bibliothèques universelles, des prises de notes individuelles ou collaboratives mises en fiches et classées selon des systèmes parfois d’une grande complexité. C’est aujourd’hui un trope courant de comparer la « révolution de l’imprimerie » avec la « révolution du numérique », notamment dans la manière dont ces deux systèmes techniques et médiatiques ont progressivement transformé nos façons de lire, d’écrire et de communiquer.
Cependant, dans les deux cas, les continuités et les permanences ne doivent pas être sous-évaluées. Il n’est pas certain que l’ampleur de la transformation induite par le numérique touche aux fondations disciplinaires, comme cela est suggéré en conclusion (p. 170) et évoqué parfois au fil du texte, notamment pour la question de la critique documentaire (p. 77). En traitant d’une image numérisée tirée des cahiers de doléances de 2021, les auteurices se demandent : « Comment cette image est-elle arrivée jusqu’à nous ? Par le biais de quelle manipulation, par quels prestataires ? Peut-on repérer un démembrement du document, la préparation d’une océrisation ? Répondre à ces questions permet de restituer le contexte précis de production du document et les transformations subies au cours de la collecte. ». Loin d’être inédites, ces questions sont sensiblement les mêmes que celles que l’on peut poser à un registre médiéval démembré et recomposé, à une inscription épigraphique remployée ou encore à une copie moderne d’une charte plus ancienne, même si les techniques nécessaires pour y répondre varient et que les solutions, voire les bricolages de l’atelier historique, évoluent au fil du temps.
Les transformations numériques orientent nos questions de recherche et nos méthodes, et ce livre œuvre à une prise de conscience salutaire à ce sujet. Mais il ne me semble pas que les fondations disciplinaires aient été fondamentalement bouleversées, de même que l’imprimerie a transformé les manières de travailler, sans avoir été à l’origine de bouleversements épistémologiques majeurs. Ceci étant, rien n’empêche que cela puisse advenir, et peut-être que d’autres évolutions produiront des transformations plus radicales : nous n’avons sans doute pas encore mesuré toutes les implications de certains dispositifs.
Depuis les années 1980 et avec un regain d’intérêt plus récemment, la sociologie s’est également intéressée, dans le sillage de Bruno Latour, aux processus de construction du savoir scientifique, en particulier sur les formes d’interactions entre les dispositifs techniques non humains et les acteurs humains dans le cadre des laboratoires, ainsi que sur l’influence des modes de financement et de reconnaissance sur la production scientifique elle-même [4]. La question de l’organisation du travail de recherche, que l’on choisisse l’échelle du groupe ou de l’individu, est en ce moment en plein développement. Des travaux d’histoire et de sociologie abordent également les mondes sociaux scientifiques dans une perspective souvent influencée par les travaux de Bourdieu, observant et analysant les publications ou les trajectoires des acteurs et la manière dont la production scientifique dépend fortement des hiérarchies implicites ou explicites, ainsi que de l’accès à certaines ressources financières et symboliques [5]. Beaucoup de travaux concernant les sciences humaines et sociales s’appuient sur la documentation laissée par les projets de recherche et les individus [6]. Ces études sont d’ailleurs souvent suscitées par la mise en archives de ces documents de recherche et de chercheurs (le masculin est malheureusement peu générique), notamment au sein de l’IMEC et de l’Humathèque de Condorcet. En bref, il y a en ce moment une convergence d’intérêts, qui dépasse largement le numérique, pour réfléchir aux conditions de production du savoir et ancrer fermement les pratiques scientifiques dans le monde social et matériel, plutôt que dans l’éther des « grandes idées ».
Le dialogue avec ces pans de la recherche en sciences humaines et sociales dépassait sans doute l’objectif de cet ouvrage, qui brasse par ailleurs de nombreux propos réflexifs d’historiens et d’historiennes sur leur pratique. L’ouvrage de Caroline Muller et Frédéric Clavert maintient son focus particulier sur les aspects numériques, mais compris dans l’inscription institutionnelle des recherches, les modalités de financement par projet ou encore la dépendance à certains outils ou plateformes des GAFAM.
En attendant des études qui permettraient de mettre en dialogue ces différents pans de recherche, issus de traditions disciplinaires diverses, cet ouvrage ouvre des pistes de réflexions communes : le pari est réussi et l’autrice de ces lignes s’est prise au jeu de cette discussion à distance, loin des réseaux sociaux d’où était parti le projet du Goût de l’archive à l’ère numérique, dans l’espoir que ces réflexions puissent donner lieu à de féconds échanges au sein des réseaux classiques ou transformés de la sociabilité historienne.
par , le 12 mars
Catherine Rideau-Kikuchi, « L’atelier de l’histoire à l’ère numérique », La Vie des idées , 12 mars 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Muller-Clavert-Ecrire-l-histoire
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[1] Jean-Michel Salaün, « La redocumentarisation, un défi pour les sciences de l’information », Études de communication. Langages, information, médiations, 30, 2007, p. 13‑23 ; Roger T. Pedauque, « Document et modernités », Hors collection, 2006, p. 159‑210.
[2] Françoise Waquet, L’ordre matériel du savoir : comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Paris, CNRS éditions, 2015.
[3] Ann M. Blair, Too Much to Know : Managing Scholarly Information Before the Modern Age, New Haven, Yale University Press, 2010.
[4] Bruno Latour, Steve Woolgar et Michel Biezunski, La vie de laboratoire : la production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 1988 ; Bruno Latour et Pierre Lemonnier (dir.), De la préhistoire aux missiles balistiques. L’intelligence sociale des techniques, Paris, La Découverte, 1994 ; voir plus récemment les travaux de Catherine Rémy, notamment Catherine Rémy, « Expérimenter sur les animaux avec compassion ? : Enquête dans le milieu de la xénotransplantation », in Nicolas Dodier et Anthony Stavrianakis (dir.), Les objets composés : Agencements, dispositifs, assemblages, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2018, p. 181‑204.
[5] Pierre-Michel Menger et Pierre Verschueren (dir.), Le monde des mathématiques, Paris, Seuil, 2023 ; Pierre Verschueren, « Des savants aux chercheurs : les sciences physiques comme métier (1945-1968) » ; Andrea Rapini et Pierre-Edouard Weill, « Histoire des savoirs et relations de pouvoir : Les métamorphoses de la science administrative italienne (1875-1935) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 79-1, 2024, p. 139‑175. Voir le projet « Pour une sociologie des médiévistes », dans la continuité de l’ouvrage d’Alexis Fontbonne, Introduction à la sociologie médiévale, Paris, CNRS Éditions, 2023.
[6] Gilles Laferté, Paul Pasquali et Nicolas Renahy (dir.), Le laboratoire des sciences sociales. Histoires d’enquêtes et revisites, Paris, Raisons d’agir éditions, 2018 ; Étienne Anheim et Paul Pasquali, Bourdieu et Panofsky : essai d’archéologie intellectuelle, Paris, Éditions de Minuit, 2025 ; Patrick Boucheron et Jacques Dalarun, Georges Duby, portrait de l’historien en ses archives, Paris, Gallimard, 2015 ; Philippe Artières, « Les archives Foucault, une histoire (presque) exemplaire », in Stéphane Péquignot et Yann Potin (dir.), Les conflits d’archives : France, Espagne, Méditerranée, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2022, p. 161‑170. Voir également les travaux actuels menés autour des archives et de la bibliothèque de Marc Bloch.