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Recension Philosophie

Une vie de philosophe

À propos de : David Edmonds, Parfit : A Philosopher and His Mission to Save Morality, Princeton University Press


par Yann Schmitt , le 25 mars


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Derek Parfit (1942-2017) est l’un des philosophes anglais les plus importants de sa génération, à qui l’on doit, notamment, d’avoir posé le problème de nos devoirs à l’égard des générations futures. Une récente biographie offre un portrait nuancé de ce génie parfois considéré comme excentrique.

Pour beaucoup, le philosophe anglais Derek Parfit (1942-2017) pourrait figurer au panthéon des philosophes de l’éthique [1], aux côtés d’Aristote, Kant, Mill et Sidgwick. Un tel jugement pourra surprendre tant l’œuvre de Parfit reste assez confidentielle en France [2]. Pourtant il est difficile de sous-estimer son importance et son influence.

Derek Parfit à Harvard en 2015

Celle-ci tient aux deux ouvrages publiés tout autant qu’aux conférences qu’il a données et aux échanges aussi riches que nombreux qu’il a eus avec les principaux philosophes anglo-saxons contemporains. En 1984, Parfit publie le désormais classique Reasons and Persons dont la traduction française paraîtra bientôt [3] et en 2011 sont publiés les deux volumes de On What Matters, suivis en 2017 d’un troisième volume posthume de réponses aux objections. La biographie de David Edmonds, philosophe lui-même et animateur radiophonique pour la BBC [4], s’attache à retracer le parcours de ce philosophe hors norme. Elle conjugue des éléments factuels importants de la vie de Parfit ainsi qu’une très bonne introduction à ses positions philosophiques les plus innovantes. L’auteur s’appuie à la fois sur sa compétence en philosophie et sur sa connaissance directe de Parfit qui fut son professeur, le tout est complété par des entretiens avec ses proches et ses principaux collègues.

Une mission : sauver la morale

Le sous-titre de l’ouvrage – A philosopher and his mission to save morality – peut paraître grandiloquent, voire absurde ou donquichottesque. Il indique pourtant avec précision l’ambition personnelle et philosophique qui s’est affirmée progressivement dans le travail de Parfit (chap. 11).

Ce dernier s’inquiétait du nihilisme auquel risquaient d’aboutir différentes éthiques rejetant l’objectivité en morale (p. 280 et 318). L’objectivité en morale signifie qu’il existe des raisons morales d’agir qui ne dépendent pas des croyances ou des désirs des personnes et qui sont des normes pour les personnes, qu’elles le veuillent ou non pourrait-on dire. Pour défendre cette objectivité, reprenons une expérience de pensée développée par Parfit (p. 281). Si une personne préfère, y compris après mûre réflexion, souffrir intensément un mardi alors qu’elle aurait pu éviter cette souffrance en subissant une faible souffrance un autre jour, elle est irrationnelle. En tant qu’animaux sensibles aux raisons, nous devrions cultiver notre capacité à répondre correctement aux raisons. Or le fait que la souffrance ait lieu un mardi n’est pas une bonne raison de la préférer à une souffrance plus faible un autre jour.

Bien sûr, une partie importante de la morale est relative aux personnes, aux contextes ou à l’époque. Cependant, Parfit n’a cessé de chercher à montrer qu’il existe des principes moraux fondamentaux pouvant constituer un savoir systématique et qu’il était possible de faire converger des philosophies morales apparemment opposées comme le sont le kantisme, le conséquentialisme et le contractualisme (chap. 19 et 20). Mais loin de défendre un rationalisme dogmatique, il a aussi beaucoup insisté sur les problèmes non résolus et le besoin d’examiner en détail un nombre considérable d’hypothèses et d’alternatives : aussi, lire Parfit donne parfois l’impression d’entrer dans un labyrinthe (p. xxiv).

Défendre l’objectivité en éthique et surmonter les différends entre philosophes en recourant à une argumentation aussi inventive que méticuleuse peut laisser penser que l’œuvre de Parfit est une philosophie pour philosophes, ce qui n’est qu’en partie vrai puisqu’elle intéressera aussi bien les philosophes que les économistes ou les politistes, car elle est profondément liée à différents enjeux contemporains majeurs [5].

Ainsi, Parfit insiste sur le fait qu’à présent, les actions individuelles prennent bien souvent leur signification morale au sein de sociétés où les individus agissent ensemble sans se coordonner ni avoir conscience des effets cumulés de leurs actions. Pensons au fait de prendre sa voiture pour gagner du temps plutôt que d’utiliser les transports publics (s’il en existe encore). Chaque action individuelle semble moralement sans importance ou sans conséquence puisque la voiture d’une personne ne peut pas à elle seule déclencher des cancers. Mais ensemble, les conducteurs sont nuisibles à tous et à eux-mêmes. Il s’agit alors d’évaluer avec soin le tort de ce type d’actions.

Se posent aussi divers problèmes quand les générations futures sont prises en compte dans une théorie de l’action bonne. Edmonds expose les différents problèmes développés dans la quatrième partie de Reasons and Persons (p. 177-184). En voici un des plus difficiles à résoudre : la « conclusion répugnante ». Parfit montre qu’un raisonnement apparemment bien construit, car fondé sur des principes moraux plausibles mène à une conclusion inacceptable. Si l’on augmente massivement le nombre de personnes vivantes, mais que la qualité de vie de ces personnes est si basse que ces vies méritent à peine d’être vécues, la quantité de personnes existantes semble compenser la très misérable qualité de vie de telle sorte que cette situation de souffrance généralisée serait meilleure qu’une humanité composée de dix milliards de personnes ayant une bonne qualité vie. Il faudrait donc réaliser ou tendre à réaliser cette situation misérable et ne pas chercher à atteindre une situation où des humains, certes beaucoup moins nombreux, existent en ayant une vie bien meilleure. Si nos principes moraux mènent à une telle conclusion, nous devons sérieusement nous interroger sur notre compréhension de ce qu’est agir rationnellement et moralement. Or le problème n’a jamais vraiment été résolu par Parfit et suscite encore beaucoup de questionnements [6].

Une vie de travail

Comme le souligne d’emblée Edmonds (p. x-xii), identifier une continuité forte entre le jeune Parfit et le vieux Parfit n’est pas simple. Parfit fut longtemps un esprit brillant à la socialisation apparemment aisée et plaisante avant de devenir progressivement un philosophe excentrique et obsédé par son travail, vivant presque exclusivement dans le but de résoudre quelques questions philosophiques cruciales.

Parfit est né en Chine de parents missionnaires anglais chrétiens dont la foi était vacillante. À 8 ans, il refuse l’idée selon laquelle un dieu peut envoyer des personnes en enfer. Deux idées fondamentales sont ainsi déjà présentes : le refus de la valeur morale de la souffrance et le besoin d’une éthique séculière (p. 13).

De retour en Angleterre, la famille Parfit, en particulier sa mère, fait des efforts financiers pour permettre aux enfants de recevoir la meilleure éducation possible. Parfit entre ainsi à Eton et se fait remarquer comme un étudiant hors norme, raflant les premiers prix dans la plupart des matières. Il se distingue par son intelligence et brille en particulier grâce aux fréquentes joutes oratoires. Lors de ses jeunes années, Parfit ne prend pas encore au sérieux le travail intellectuel et se soucie peu d’éthique philosophique, à tel point que certains ont pu voir en lui un légitime futur premier ministre (p. 25).

Il poursuit ses études en histoire à Oxford, mais, en 1965, il décide de se consacrer à la philosophie, en particulier au problème de l’identité personnelle à travers le temps (p. 73-78). Il passe un BPhil et intègre le prestigieux All Souls College où il sera chercheur jusqu’à sa retraite en 2014, tout en enseignant régulièrement aux États-Unis, à Harvard, New York University ou Rudgers notamment. On notera qu’il n’a jamais soutenu le moindre doctorat, son œuvre suffisant à attester de ses compétences.

La reconnaissance de son travail a été très rapide. Dès 1971, Parfit publie un premier article très remarqué (chap. 8). Il y défend le fait que l’identité d’une personne n’est pas substantielle et surtout qu’elle n’est pas ce qui importe pour penser ce qu’il est rationnel et moral de faire. Cette révision de notre croyance en l’importance d’être toujours identique à soi se retrouve au cœur de la troisième partie de Reasons and Persons et n’a pas manqué de susciter une importance littérature.

Au cours des années 1970, Parfit s’investit de plus en plus sérieusement dans son travail. Edmonds en profite pour brosser le portrait d’une partie de la vie académique anglophone de ces cinquante dernières années, Parfit ayant interagi avec les principaux philosophes de l’éthique ou de la politique. Parallèlement à cet engagement, son perfectionnisme prend de plus en plus d’importance. Le chapitre onze est en grande partie consacré à la mise au point très chaotique de Reasons and Persons. Parfit voulait sans cesse réviser le manuscrit, au grand dam de son éditeur, de ses collègues et de ses amis, attitude qui se retrouve dans l’élaboration de son second livre On What Matters.

Mais ce perfectionnisme s’est aussi longtemps traduit par une générosité sans limites. Étudiants et collègues pouvaient ainsi bénéficier de ses relectures et de ses longues réflexions toujours précises et approfondies. Parfit est célèbre pour ses discussions philosophiques interminables, à toute heure du jour et de la nuit, ainsi que pour ses commentaires écrits démesurés. Il ne cessait de revenir sur des problèmes ou des arguments jamais parfaitement clarifiés ou précisés, au point de décourager certains de ses interlocuteurs parmi les plus motivés.

Pour mener à bien son projet colossal, Parfit s’est progressivement construit une vie routinière presque uniquement vouée au travail : les mêmes repas vite préparés, les mêmes vêtements – chemise blanche, cravate rouge – et des conversations qui invariablement portent sur des points de philosophie. Son comportement en société devient de plus en plus décalé par rapport aux conventions, en particulier dans le très conservateur All Souls College. Parfit ne s’octroie qu’un véritable loisir : des voyages tous les ans pour photographier Venise et Leningrad. Certaines photographies sont utilement reproduites dans l’ouvrage (p. 186-194) et les couvertures de Reasons and Persons et de On What Matters sont aussi des photographies de l’auteur.

Edmonds nous décrit aussi le difficile équilibre de la vie du couple que Parfit a formé avec la philosophe féministe Janet Radcliffe-Richards rencontrée en 1983. Comme il le dit à un médecin l’interrogeant au sortir d’une brève crise d’amnésie globale, « elle est l’amour de ma vie » (p. 296). Mais sans nier la valeur des attachements personnels, Parfit valorise surtout le bien impartial et, dans son cas, l’obligation de travailler à une éthique plus rationnelle et capable d’éclairer correctement nos décisions. Comme il le montre dans Reasons and Persons et dans On What Matters, même si la tension entre les obligations envers les proches et les obligations impersonnelles peut être atténuée, elle n’en reste pas moins un problème fondamental de l’éthique et donc de l’existence, y compris la sienne.

Un génie ?

L’ouvrage manifeste une forme d’admiration de l’auteur pour son objet qui, fort heureusement, ne sombre pas dans l’hagiographie ou la multiplication des anecdotes édifiantes. Edmonds est pondéré quand il décrit les travers de la personnalité de Parfit. Mais le portrait n’est-il pas celui d’un philosophe hors norme par son inventivité, sa productivité et son engagement ? Ne mérite-t-il pas le qualificatif de « génie », y compris pour ses excentricités comme lire des articles de philosophie en faisant du vélo d’appartement nu, pour ne pas perdre de temps et parce qu’il fait chaud ?

Edmonds montre bien l’ampleur du bouleversement que la pensée de Parfit a provoqué et il revient régulièrement à l’œuvre elle-même, à ses innovations en débat avec d’autres philosophes comme Bernard Williams, Thomas Nagel, Amartya Sen, John Rawls, Jerry Cohen, Ronald Dworkin, Tim Scanlon, et bien d’autres encore. Reste que le génie, si génie il y a dans le cas de Parfit, est aussi souvent associé à la pathologie. Il semble que Parfit ait souffert d’aphantasie, l’incapacité à se représenter des images mentales qui affecte la capacité à reconnaître les visages et à avoir des souvenirs autobiographiques (p. 196-7). La question des troubles autistiques que Parfit aurait peut-être reconnus face à certains interlocuteurs est traitée avec beaucoup de tact (p. 331-3). Edmonds a raison d’insister sur la difficulté d’un diagnostic. Mais surtout, il rappelle que Parfit a décidé volontairement de se lancer dans un projet intellectuel radical et qu’il n’a pas souffert d’un manque de reconnaissance qui aurait pu le désocialiser. Il s’est imposé une manière de vivre consacrée au travail, ce qui produisit des exigences parfois démesurées pour lui-même et pour celles et ceux qui vivaient ou travaillaient avec lui.

Parfit est mort dans la nuit du 1er au 2 janvier 2017. Il venait d’envoyer un article tentant à nouveau de répondre aux problèmes que la prise en compte des générations futures introduit en éthique.
Se pose donc la question de l’héritage d’une œuvre à l’influence déjà considérable (p. 326-336). Parfit pensait que On What Matters était son chef d’œuvre, grâce à sa défense de l’objectivité de la morale et parce qu’il y surmonte les principaux désaccords entre théories morales. À l’inverse, beaucoup considèrent que Reasons and Persons est le sommet de son travail parce qu’il lègue des problèmes fondamentaux à résoudre tout autant que des théories innovantes et stimulantes (Chap. 23).

Le livre d’Edmonds n’est pas une grande œuvre littéraire. Sa lecture n’en est pas moins utile en tant que document informé et nuancé sur la trajectoire d’un des plus grands philosophes contemporains. En cela, il offre une introduction agréable et rigoureuse à l’œuvre, et c’est tout ce qui importe.

David Edmonds, Parfit : A philosopher and his mission to save morality, Princeton University Press, 2023, 408 p.

par Yann Schmitt, le 25 mars

Pour citer cet article :

Yann Schmitt, « Une vie de philosophe », La Vie des idées , 25 mars 2024. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/David-Edmonds-Parfit

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Notes

[1J’utilise « éthique » et « morale » comme des synonymes.

[2Certes, dans Soi-même comme un autre paru en 1990, Ricœur s’était confronté aux réflexions de Parfit sur l’identité personnelle, mais sa critique ne donne qu’une idée déformée et partielle de l’ampleur de l’argumentation déployée par Parfit. À la même époque, Pascal Engel en avait donné une présentation nettement plus satisfaisante dans États d’esprit (éd. Alinéa, 1992). Mais la présence de Parfit dans la philosophie française reste marginale. Pour une présentation de sa philosophie, on peut lire l’article « Parfit » écrit par Christophe Salvat, pour l’encyclopédie philosophique en ligne : https://encyclo-philo.fr/parfit-a. La réception récente de l’œuvre de Parfit s’est accélérée grâce aux deux numéros thématiques suivants. 1) sous la direction de Laurent Jaffro et Christophe Salvat, « Derek Parfit : des personnes aux raisons », Revue de métaphysique et de morale, n°102, 2019 ; 2) sous la direction de Yann Schmitt, « Parfit, l’âge de raison de la morale », Klésis, n°43, 2019.

[3Traduction à paraître en mai 2024 sous le titre Les raisons et les personnes, aux éditions Agone.

[4David Edmonds est aussi un des animateurs du très bon podcast « Philosophy Bites » et l’auteur de plusieurs ouvrages dont le récent : The Murder of Professor Schlick : The Rise and Fall of the Vienna Circle, Princeton University Press, 2020.

[5On pourra lire l’article traduit en français : Derek Parfit, « Égalité ou priorité ? », Revue française de science politique, vol. 46, no 2, 1996.

[6Une sorte de moratoire a même été demandé par les principaux philosophes et économistes travaillant en éthique des populations. Puisque le problème semble pour le moment insoluble, il paraît raisonnable (quoique risqué) de travailler sans chercher à le résoudre. Voir l’article signé par 29 chercheurs : « What Should We Agree on about the Repugnant Conclusion ? », Utilitas, 2021.

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