Une étude menée auprès de 20 400 répondants aux États-Unis montre que les personnes pour qui le monde se divise en perdants et en gagnants sont plus favorables à une redistribution plus égalitaire et à des politiques d’immigration plus restrictives.
Une étude menée auprès de 20 400 répondants aux États-Unis montre que les personnes pour qui le monde se divise en perdants et en gagnants sont plus favorables à une redistribution plus égalitaire et à des politiques d’immigration plus restrictives.
L’American Economic Review est souvent présentée comme l’une des plus prestigieuses en économie, et comme celle qui incarne peut-être le mieux la pensée dominante dans ce champ disciplinaire. Dans l’article intitulé « Zero-Sum Thinking and the Roots of U.S. Political Divides », Sahil Chinoy, Nathan Nunn, Sandra Sequeiera et Stefanie Stantcheva ne proposent pas une discussion théorique ni une démonstration technique, mais un contenu essentiellement empirique, faisant état d’une étude importante portant sur la vision du monde de la population des États-Unis. À partir d’un échantillon important de personnes interrogées notamment sur leurs préférences politiques, sur des questions liées à la redistribution, à la discrimination positive, ou à l’immigration, les auteur.e.s étudient le poids de la pensée à somme nulle. Ce terme, emprunté à la théorie des jeux – un domaine des mathématiques largement utilisé en microéconomie pour formaliser les relations entre agents économiques –, désigne une croyance selon laquelle les gains d’un individu ou d’un groupe se font au détriment des autres.
L’idée n’est pas nouvelle, puisque dès le XVIe siècle, des mercantilistes comme Jean Bodin affirmaient qu’« [i]l n’y a personne qui gagne qu’un autre n’y perde » [1], auxquelles se sont opposés économistes classiques comme Adam Smith avec la théorie des avantages absolus [2] ou comme David Ricardo avec la théorie des avantages comparatifs [3] pour qui l’échange est mutuellement bénéfique. L’étude vise à mesurer précisément le poids de la pensée à somme nulle aux États-Unis et à évaluer l’effet qu’elle peut avoir sur les attitudes et prises de position des individus. Il apparaît ainsi que celles et ceux qui conçoivent le monde comme un jeu à somme nulle soutiennent des politiques redistributives des riches vers les pauvres, mais aussi des politiques d’immigration plus restrictives, ce qui peut sembler paradoxal au sens où la redistribution n’inclurait pas les immigrés. L’étude examine aussi les facteurs historiques ou biographiques qui favorisent une conception du monde à somme nulle. Elle contribue ainsi à la réflexion sur les effets de descendance sur les attitudes, les valeurs, et les croyances. Après avoir décrit l’étude, l’article établit d’une part le lien entre la pensée à somme nulle et les prises de positions politiques, et discute d’autre part les déterminants de la pensée à somme nulle.
En sept vagues entre octobre 2020 et juillet 2023, 20 400 personnes ont répondu, sur invitation par voie électronique, à une enquête de 20 à 30 minutes comportant 163 questions. Elles interrogent la pensée à somme nulle dans quatre champs (ethnicité, citoyenneté, commerce et revenu) en demandant si un groupe ne peut s’enrichir qu’au détriment des autres, tout en scrutant ses variations entre groupes sociaux ou démographiques. Il apparaît ainsi que la pensée à somme nulle est plus répandue chez les personnes plus jeunes, chez les Africains-Américains, chez les Démocrates, et chez les plus diplômés. En mettant l’accent sur quatre ensembles d’opinions politiques (redistribution, égalité raciale, égalité de genre, immigration), l’étude fait apparaître trois résultats majeurs. D’abord, une vision du monde à somme nulle implique une croyance selon laquelle le succès des uns se fait aux dépens des autres, comme une externalité négative, si bien que les adhérent.e.s à cette vision soutiennent des politiques de redistribution en vue de corriger cette externalité, et ce d’autant plus que cette externalité est générée par un groupe plus fortuné au détriment d’un groupe plus pauvre. Ainsi, plus un individu a une pensée à somme nulle, plus il-elle pense que les plus riches le sont au détriment des plus pauvres, et donc il-elle apporte son soutien à des politiques de redistribution pour corriger cette externalité qu’il juge inéquitable. Cela peut prendre la forme d’un soutien à l’impôt sur le revenu en vue de fournir des biens publics, un meilleur accès à la santé, des programmes sociaux. À l’inverse si la pensée d’un individu n’est pas à somme nulle, sa vision sera plus proche d’une pensée du ruissellement selon laquelle les plus pauvres bénéficient de l’enrichissement des plus fortunés, et il-elle jugera que l’impôt et la redistribution ne corrigent aucune externalité négative. Il existe donc une corrélation positive entre un mode de pensée à somme nulle et un soutien à des politiques de redistribution – ceci est également vrai parmi les revenus élevés – et de discrimination positive.
Mise en perspective avec une enquête mondiale sur les valeurs portant sur 72 pays (92 000 répondants), l’étude examine ensuite la possibilité d’élargir le champ au-delà des États-Unis et de concevoir la pensée à somme nulle comme un état d’esprit fondamental au caractère universel. Pour la majorité des pays analysés, il existe ainsi une relation clairement négative entre la propension à développer une pensée à somme nulle et une position politique pouvant être classée à droite. Toutefois, les auteurs affirment que la pensée à somme nulle n’est pas d’abord une question partisane, et que son lien avec la politique est plus complexe. Ils en veulent pour preuve le cas des États-Unis, où il apparaît que lors de l’élection présidentielle qui a vu en 2016 la victoire de Donald Trump sur Hillary Clinton, une partie des électeurs démocrates ont été attirés par le candidat républicain en raison de sa rhétorique insistant sur des situations d’affrontement à somme nulle : entre migrants et nationaux, entre musulmans et chrétiens, ou entre Chine et États-Unis… Les auteurs affirment aussi que la pensée à somme nulle peut aider à expliquer pourquoi des groupes expriment des préférences politiques qui semblent aller à l’encontre de leurs intérêts matériels. C’est par exemple le cas de la population blanche rurale américaine qui s’oppose à la redistribution et aux programmes sociaux alors qu’elle en serait bénéficiaire nette, et des élites urbaines qui les soutiennent alors qu’elles les financent. La pensée à somme nulle permet aussi d’expliquer pourquoi les jeunes soutiennent plus les programmes sociaux que les plus âgés, dont la pensée est moins marquée par une vision à somme nulle.
Pour ce qui est des déterminants historiques, l’étude identifie trois facteurs-clé dans le contexte des États-Unis : la mobilité économique, l’immigration et l’esclavage (parmi les ascendants). D’une part, les personnes interrogées conçoivent d’abord la mobilité économique et l’immigration avec un esprit éloigné de la pensée à somme nulle. Précisément, le stéréotype persistant selon lequel les États-Unis sont une terre de mobilité, et donc offrent une mobilité ascendante relativement forte, implique un esprit plus éloigné de la pensée à somme nulle, de même que les succès économiques des migrants et de leurs descendants ont un impact similaire. À l’inverse, elles envisagent plutôt les tensions raciales liées à l’histoire de l’esclavage avec une pensée à somme nulle, révélant un scepticisme quant à la possibilité de coopération entre populations noire et blanche. Les auteurs recherchent alors les déterminants d’une pensée à somme nulle du côté des expériences familiales de mobilité sociale, d’immigration, et d’inégalités raciales qui affectent les valeurs et sont transmises aux descendants. Ainsi, une plus grande mobilité intergénérationnelle est associée à une moindre pensée à somme nulle. Mais contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la mobilité descendante n’est pas associée à une forte pensée à somme nulle, et c’est plutôt la mobilité ascendante qui est significativement associée à une moindre pensée à somme nulle. La pensée à somme nulle est aussi plus faible chez les répondants immigrés et plus forte chez les non-migrants que pour les deuxième et troisième générations de migrants. Il apparaît que la pensée à somme nulle est la plus forte chez les Africains-Américains, devant les Hispaniques, les Blancs, et les Asiatiques. Cela suggère que la puissance de la pensée à somme nulle est affectée par des facteurs historiques ou culturels : une explication chez les Africains-Américains pourrait être que nombre d’entre eux sont descendants d’esclaves ; chez les Asiatiques, la culture du riz, parce qu’elle repose sur la coordination et la coopération, pourrait avoir généré une moins grande propension à la pensée à somme nulle.
L’article renouvelle une réflexion à la fois sur la forme et sur le fond. D’une part, la méthode interroge, au sens où les économistes se sont traditionnellement peu intéressés aux sondages ou aux enquêtes et ont longtemps favorisé une approche hypothético-déductive. Au mieux ils ont récemment adopté une approche comportementale, consistant à mesurer les choix des individus en situation de rareté des ressources. C’est en ce sens que cet article, avec une méthode que l’on peut qualifier d’inductive, présente une certaine innovation méthodologique en science économique, en particulier dans une revue considérée comme centrale dans ce champ. Cela a certainement été favorisé par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication, qui a permis à la fois la diminution des coûts et la hausse de la taille des échantillons. D’autre part, le débat sur la pensée à somme nulle, qui correspond donc au principe selon lequel le gain d’une personne ou d’un groupe de personnes ne peut se faire qu’au détriment d’une autre personne ou d’un autre groupe de personnes, a émergé dans les années 1980 (voir Lester C. Thurow The Zero-Sum Society : Distribution and The Possibilities for Economic Change, New York : Basic Books, 1980). Il s’est ensuite fait discret, avant de réapparaître récemment avec plusieurs contributions, mais il reste relativement fragmenté entre disciplines, notamment en psychologie, en géopolitique, en médecine, et la recherche n’a que récemment cherché à développer une approche systématique [4].
Reste que ce mode de pensée, que l’on peut faire remonter au courant mercantiliste, s’inscrit en faux contre un résultat couramment admis en science économique, selon lequel l’échange, qu’il concerne des marchandises (commerce) ou des personnes (immigration), est de nature mutuellement bénéfique pour toutes les parties. Pour le dire autrement, les individus nourrissant une pensée à somme nulle auraient tendance à voir le monde en termes de concurrence, et ainsi à réfléchir à la distribution des richesses, tandis que les individus favorisant une pensée à somme positive seraient plus attentifs à la coopération et à l’ampleur des richesses qu’elle génère.
L’un des intérêts de ces réflexions est qu’elles viennent troubler certaines idées reçues de la science économique. Notons d’abord que la vision du monde à somme nulle est parfois associée à « la pensée de Marx, pour qui l’histoire n’est qu’une longue suite de situations à somme nulle, esclavagisme, féodalité, capitalisme bourgeois » [5], mais que Marx lui-même encourage la sortie de cette pensée par le développement d’une société plus coopérative. Surtout, la pensée à somme nulle met en question la croyance, largement répandue en sciences économiques, selon laquelle la concurrence, à la fois dans les entreprises et sur les marchés, permet l’amélioration du bien-être collectif. La concurrence est ainsi présentée comme un conflit et non comme une émulation. Un paradoxe semble apparaître ici, au sens où la pensée à somme nulle apparaît comme étant à la fois combattue par les économistes les plus influents [6], et par les tenants de la pensée dominante plus largement [7], pour qui elle dresse les groupes les uns contre les autres, et défendue par les populations les plus fragiles. Le paradoxe tient peut-être à ce que les intérêts associés à la pensée économique majoritaire, qui se prétend universelle, divergent de ceux des personnes le plus fragiles, au sens où la préférence pour la redistribution des revenus dépend des trajectoires décrites ou ressenties par les individus, ou à ce que, dans une rationalisation plus ou moins consciente, les individus sont convaincus, compte tenu de leur histoire personnelle et de celle de leurs ascendants, qu’aucune possibilité de coopération mutuellement avantageuse n’est possible avec d’autres individus ou d’autres groupes. Cela revient à affirmer que ce raisonnement peut nous aider à saisir des enjeux, y compris à rationaliser certaines intuitions, toutefois il ne saurait suffire à saisir la mentalité d’un groupe et mérite d’être complété par des analyses historiques, sociologiques… approfondies.
En étudiant à large échelle la diffusion de la pensée à somme nulle aux États-Unis, l’article met l’accent sur les perceptions quant à la nature humaine, et suggère que les positions sur des questions sociales, politiques et économiques peuvent être largement influencées par la façon dont les personnes conçoivent que les gains peuvent être obtenus au détriment des autres (ce qui correspond à une pensée à somme nulle). Il apparaît que les différences en la matière reposent largement sur des explications historiques, en particulier la relation à l’esclavage, question particulièrement forte dans ce pays, et qui est assez paradigmatique de l’absence de coopération. Cela peut ainsi aider à expliquer que la pensée à somme nulle est plus répandue chez des personnes ayant connu un parcours de vie moins conflictuel et apporter un éclairage sur les rapports sociaux.
par , le 12 janvier
Fabien Tarrit, « Pensée à somme nulle et fracture politique », La Vie des idées , 12 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Zero-Sum-Thinking-and-the-Roots-of-U-S-Political-Divides
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[1] Sur ce thème, on peut mentionner la contribution d’Arnaud Orain. Voir à ce sujet David Todd « Sur les mers houleuses du capitalisme », La Vie des idées, 1er septembre 2025.
[2] Adam Smith (1776), Recherche sur la nature et les causes et la richesse des nations, Flammarion, 2022. Livre IV, chapitre 2.
[3] David Ricardo (1817), Des principes de l’économie politique et de l’impôt, Culturea 2024. Chapitre 6.
[4] Voir Lucas Heiki Matsunaga, Jacob Petersen, Toshiaki Aoki et Cristiane Faiad (2025), « The science of zero-sum thinking : a scoping review of 10 years of empirical research », Dynamics of Asymmetric Conflict Pathways toward terrorism and genocide 18.3 : 209-229.
[5] Jean-Pierre Bensimon (2009), « Edward Saïd, le post-colonialisme, et la pensée à somme nulle », Controverses, 11 : 52.
[6] André Zylberberg (2024), « La pensée à somme nulle, impasse économique », Pour l’Éco, 58 ; Jean Tirole (2025) « La pensée à somme nulle condamne la France à l’appauvrissement collectif », La Tribune, 25 septembre.
[7] Eduardo Porter (2024), « Zero-sum thinking is destroying America », The Washington Post, 3 septembre.