Historienne du monde social, ayant toujours porté un regard particulier sur les phénomènes de délinquance et de criminalité, Arlette Farge poursuit son œuvre d’écriture, à la tonalité toujours personnelle, en donnant à voir les galériens du XVIIIe siècle – non pas comme nous pouvons les imaginer, mais tels que les institutions répressives les ont décrits. Une plongée dans les archives – celles d’Arlette Farge comme celles de la monarchie du XVIIIe siècle – met en évidence les jeux de regard et d’identification propres à la société française du siècle des Lumières, mais également à l’œuvre dans le travail de l’historienne.
Archives d’archives
L’ouvrage, de petit format et presque sans appareil critique, ne propose pas une nouvelle histoire des galériens, ces hommes qui furent condamnés par la justice à une peine de « galère » à Marseille et qui durent traverser la France enchaînés pour purger leur peine. Il met en regard les archives d’une historienne, Arlette Farge, et les archives conservées encore aujourd’hui qui permettent d’étudier les galériens sous l’Ancien Régime. Pour cette raison, le livre ne s’appesantit pas sur leur parcours, leurs origines sociales ou les raisons de leur condamnation. La seule référence au travail d’André Zysberg [1] doit permettre au lecteur intéressé de retrouver une ample étude de ces aspects.
Le propos d’Arlette Farge est ici focalisé sur un parallèle établi entre deux ensembles archivistiques. D’une part, des archives utilisées classiquement par les historien·ne·s, à savoir un registre tenu par un concierge du château de la Tour Saint-Bernard, où étaient enfermés les forçats [2], et un registre de « signalements de forçats libérés ou évadés » [3]. Et d’autre part les notes d’Arlette Farge elle-même, qui constituent ses archives. La confrontation permet à l’historienne de faire surgir une part plus personnelle de son travail, et c’est sans doute là que se situe l’intérêt du livre.
Ils ont écrit leurs visages est ainsi composé de trois parties. Dans la première, Arlette Farge évoque, en les entremêlant, les galériens, la question de l’identification et du passage de la description à la construction de « types » sociaux dangereux, et les émotions qui ont parcouru et parcourent encore l’historienne à la lecture de ces/ses archives. Dans la deuxième partie, la directrice de collection, Karelle Ménine, explique le projet éditorial, qui consiste à « nous pencher vers les voix peu entendues de l’Histoire » et, pour cela, à donner la parole à celles et ceux qui ont étudié, tout au long de leur carrière, les oublié·e·s, tout en explicitant leur rapport à leurs « archives d’archives » (p. 75). Cette ambition détermine la troisième partie, qui est constituée par des photographies d’archives, à la fois celles des administrations évoquées plus haut, et celles d’Arlette Farge, dans lesquelles on peut voir fugacement et sans commentaire quel type de retranscription l’historienne a effectué il y a longtemps. Arlette Farge donne ainsi à voir comment, tout au long de sa carrière, elle a recopié en intégralité et à la main les archives qu’elle consultait, afin, d’une certaine façon, de les emporter chez elle, dans un « geste charnel » (p. 17) en vue de se plonger dedans.
Êtres de papier
La part émotionnelle est ainsi essentielle dans Ils ont écrit leurs visages, par un dosage entre les émotions spécifiques au siècle des Lumières et celles d’Arlette Farge. Malgré l’aspect répétitif, monotone et sans diversité apparente des descriptions rédigées à l’époque, l’historienne, par l’entrelacement de ses thèmes de prédilection, met en évidence les spécificités du regard. Celui-ci porte sur ce qui distingue les individus, en particulier le nez, les anomalies du visage (les cicatrices) et les maux dont ils étaient l’expression (maladies, coups, etc.). La dimension genrée est évidemment présente puisqu’Arlette Farge rappelle combien la description des yeux comptait alors, dans différents domaines, pour décrire les femmes, ce que l’on retrouve beaucoup moins dans les descriptions des forçats.
Apparaît ainsi la mutation du regard, qui intervient au XVIIIe siècle, et plus précisément l’effort fait pour décrire les « innommables » que l’on marque socialement du sceau de la dangerosité. Cette dangerosité s’inscrit doublement dans les corps, tout d’abord par la caractérisation de « types » dangereux dont les descriptions rendent compte, et sur le corps même des condamnés, en particulier les galériens, marqués dans leur chair par le pouvoir (par la lettre G). Ces forçats sont alors rejetés hors de l’humanité, à la fois par la différence marquée avec les descriptions des femmes (aussi bien objets de suspicion que de désir), et par leur réduction à un corps dangereux. Ces « êtres de papier » (p. 50) [4] sont en réalité une porte d’entrée dans l’œuvre d’Arlette Farge.
L’émotion historienne
Que ce soit dans les petits livres composés depuis les années 2000, ou dans les ouvrages plus académiques de la première partie de sa carrière, une véritable continuité thématique transparaît dans l’œuvre d’Arlette Farge. Pour autant, Ils ont écrit leurs visages souhaite accorder une part encore plus explicite aux émotions de l’historienne, ce qui est l’objet même de la collection. On ne peut pourtant pas dire qu’Arlette Farge ait écrit en s’absentant de ses livres, et ce depuis un texte quasi-programmatique, paru en 1979 dans L’histoire sans qualité. Elle y annonçait déjà son attention pour le peuple, les femmes, et sa volonté de « transmettre autant le plaisir que la peine, la vie que la mort [5] ».
Cette ambition est poursuivie jusqu’à Ils ont écrit leurs visages, puisqu’Arlette Farge s’y emploie de nouveau à restituer les vies oubliées afin de les faire sortir de l’invisibilité et de l’indifférence (p. 18). La réouverture du dossier consacré aux galériens, qu’elle avait déjà évoqué par ailleurs [6], lui permet de voir, comme l’administration les a vus, leurs visages. Cette vision lui donne l’occasion de saisir et ressentir le face-à-face entre la brutalité et l’humanité, et de redonner à entendre [7] les « paroles dites “petites” ». En écho à ses livres sur les objets ou sur des éléments matériels conservés dans les archives, le thème du visage des galériens lui offre de renouer avec quelques éléments essentiels et structurants de son œuvre.
L’histoire d’Arlette Farge
Dans Ils ont écrit leurs visages comme dans toute son œuvre, Arlette Farge veut transmettre. Les rédacteurs des listes de forçats, les greffiers des commissaires de police ou Louis-Sébastien Mercier, auteur du célèbre Tableau de Paris [8] qu’elle convoque dans tous ses écrits, sont autant de passeurs qui, par l’entremise de leurs papiers devenus archives, permettent à l’historienne de « transmettre » une réalité passée composée de mots dont le sens diffère. Son travail consiste donc à reconstituer cette réalité, à l’interpréter et à donner à voir cette expérience sensible d’une altérité. Arlette Farge n’a jamais caché l’émotion que l’archive pouvait faire naître en elle, à l’instar de Michel Foucault [9] ou, plus récemment, Philippe Artières [10] pour qui Le Goût de l’archive a constitué un moment de rupture et de transgression d’un interdit [11]. Arlette Farge réaffirme ainsi enrichir ses questionnements par cette expressivité émotionnelle qui n’est pas un « parasite de la rationalité », mais au contraire une nouvelle façon d’envisager l’altérité du passé par un « acte sensible dans un univers bien autrement façonné que le nôtre » (p. 70).
Au total, ce petit livre vient compléter l’œuvre sensualiste de l’historienne Arlette Farge. Elle a convoqué en effet tous les sens pour façonner son travail. Au toucher quotidien des archives, elle a ajouté la redécouverte du bruit, le goût, l’appréhension olfactive de la ville et, dans ce dernier petit opus, porté son attention sur la sensation visuelle, en référence au travail de Georges Didi-Huberman et des textes sensualistes de Diderot. La nouveauté semble être pour elle d’inclure plus franchement ses émotions non pas dans le travail de définition de ses objets d’étude, marqué par une empathie à l’endroit des oublié·e·s de l’Histoire et du peuple, mais bien dans le travail d’interprétation qui englobe pleinement une forme réflexive d’écriture de l’histoire.
Ils ont écrit leurs visages vient donc parachever l’œuvre d’ego-histoire d’Arlette Farge qui, dans tous ses écrits sur le peuple ou les choses banales, n’a jamais cessé d’inclure ses émotions, ses sens et ses réflexions pour enrichir la compréhension du passé et en transmettre sa passion pour agir dans le présent. Son œuvre est à ce titre le symbole d’une époque qui a marqué une inflexion, voire un tournant. Une génération de chercheuses et de chercheurs s’est en effet intéressée aux acteurs collectifs, en a affiné et nuancé la connaissance. Elle a pour cela allié, par la démarche réflexive, la dimension méthodique (et objective ?) de la science historique, et la dimension subjectiviste d’une époque d’émancipation et de promotion des affects individuels inscrites dans le processus d’individuation du monde social. Le travail d’Arlette Farge fait à ce titre pleinement écho au siècle des Lumières, le siècle du libéralisme.
Arlette Farge, Ils ont écrit leurs visages. Signalements de galériens et de délinquant•e•s au XVIIIe siècle, Genève, Mētis Press, 2025, 88+40 p., coll. « archVives », 14€, ISBN 9782940711710