Gabriel Entin, historien politique du monde ibéro-américain, et en particulier, historien des idées et concepts du siècle des indépendances, publie aux Presses universitaires de Rennes, dans la collection « Des Amériques », un ouvrage qui vient compléter un travail de longue haleine sur l’histoire du républicanisme dans le monde hispanique [1]. En quête de République propose une histoire de l’élaboration de la communauté politique dans le Río de la Plata à l’orée du XIXe siècle, plus concrètement entre la déposition du Vice-roi, garant du statut de colonie de l’Empire d’Espagne, en 1806, et la déclaration d’indépendance des nouvellement définies Provinces Unies du Río de la Plata (actuelle Argentine), en 1816.
En s’interrogeant sur les antécédents idéologiques qui ont rendu possible cette période révolutionnaire, l’auteur veut ici approfondir l’idée même de république, avec toutes ses tensions et contradictions. Il tire le fil de la conceptualisation du commun et de la res publica depuis Cicéron jusqu’aux penseurs péninsulaires du XVIIIe siècle. Cette recherche invite à reconsidérer l’histoire de la construction politique dans l’ensemble de l’Amérique hispanique à travers trois problèmes (la création d’une légitimité fondée sur le peuple, la constitution de liens d’identifications communs, la fabrication d’un langage dit « républicain »). Ces axes définissent « un projet méthodologique [...] transposable au reste de l’Amérique hispanique » (p. 22).
Un républicanisme du monde atlantique
Son principal apport est celui d’une exigence méthodologique qui sort l’analyse des sentiers battus – ou comme il l’écrit, des routes maritimes bien connues – de l’historiographie politique. La définition du concept de « république » est enrichie et nuancée par les contradictions propres au monde atlantique, et le cas du Rio de la Plata est étudié comme une reformulation des idées républicaines européennes plutôt que sous le prisme de celles-ci. En effet, au cours du premier tiers du XIXe siècle, les débats dans la région s’enflamment pour une forme politique jusqu’alors exceptionnelle : en une vingtaine d’années, le concept de république se répand comme une traînée de poudre à travers un continent sortant de trois siècles de gouvernement monarchique.
Considérant que l’Amérique révolutionnaire constitue un formidable laboratoire politique, l’auteur s’inscrit dans un important champ d’études sur le républicanisme hispano-américain, à l’instar du dernier ouvrage de Geneviève Verdo [2] qui explore les projets concurrents à la fondation de l’État-nation en Argentine. Cependant, là où le « républicanisme » des acteurs des révolutions est souvent pris pour acquis comme un lieu commun de l’historiographie, l’auteur invite à le problématiser. À l’inverse des révolutions européennes, la modernité politique ne correspond pas ici à un projet prédéfini, mais à un champ de travail ouvert, caractérisé par une pluralité d’expériences. « [L]es îles du républicanisme appartiennent à une mer commune, imprévisible dans ses mouvements, que l’historiographie a récemment commencé à naviguer, décentrée d’une carte lui indiquant le sens de navigation » (p. 302) : cet ouvrage examine en profondeur et nuances la construction de l’imaginaire politique et les réalités complexes, potentiellement contradictoires, que le concept de république recouvre.
La république comme « forme du politique »
À partir d’une histoire conceptuelle du républicanisme – un terme qui recoupe des réalités si variées et changeantes qu’il en devient parfois inintelligible –, cette étude veut d’abord distinguer la république comme « forme de gouvernement » de la « forme du politique, qui renvoie au sens original de la res publica romaine » (p. 16). L’auteur ne cherche pas ici à proposer une définition, mais au contraire à retracer son polymorphisme : partant de la res publica cicéronienne et aristotélicienne, la république est chrétienne chez Saint-Augustin, désunie chez Machiavel, souveraine chez Jean Bodin, personnifiée chez Hobbes, symbiotique chez Althusius, démocratique chez Spinoza … Ce parcours aboutit à une analyse en profondeur du « commun » chez les penseurs des Lumières (Rousseau, Montesquieu, Voltaire), soulignant que la république ne constituait pas une revendication révolutionnaire, mais désignait plutôt un corps politique commun indéterminé, hors de la forme monarchique de gouvernement.
« Souvent négligé par l’historiographie du républicanisme, banni même de l’univers républicain, le monde hispanique forme depuis le XVIe siècle, une partie constituante de l’histoire du républicanisme » (p. 64). Or l’Idée républicaine, telle qu’elle s’entend en Europe, est transformée dans le monde atlantique. L’analyse de traités politiques en langue espagnole (Saavedra Fajardo, Mariana, Domingo de Soto, Román y Zamora, Francisco Suárez) permet de mettre en avant d’autres jalons théoriques en faveur d’une structure triple : une forme du politique (la république), une forme de gouvernement (la monarchie) et un chef (le roi) (p. 79-88). Par la métaphore organiciste du corps mystique, la république est incarnée dans la personne du roi, et se justifie par une imbrication du droit naturel, divin et humain. Ainsi, les idées de liberté et de chose publique ne sont pas incompatibles avec l’absolutisme.
Que recoupe alors ce « commun » que la République performe et sur lequel elle se construit ? L’auteur montre que les notions d’unité et de commun commencent à apparaître sous le règne de Charles Quint, dans un contexte de crise de légitimité de la monarchie, dont l’unité fictive s’oppose à une réalité plurielle. De là la nécessité de s’interroger sur les fondements de l’union. L’ouvrage propose de retracer le « travail d’imagination de mise en forme de la société » (p. 74) à l’œuvre dans la monarchie hispanique entre le début du règne de Charles Quint (1516) et la fin du XVIIIe siècle. Les révoltes conjuguées au changement dynastique conduisent à une redéfinition du modèle politique : le républicanisme, désormais perçu comme facteur de désordre, est progressivement remplacé par l’idée de patrie. C’est dans ce contexte que l’Amérique devient un lieu d’expérimentation politique. Les soulèvements, tels que celui de Tupac Amaru II (1780-1782), réactivent la notion de bien commun et nourrissent une rhétorique qui associe l’oppression des « Espagnols américains » à celle des populations indigènes. Les habitants du continent américain commencent ainsi à se concevoir comme un ensemble, certes encore flou et performatif, en opposition à la métropole, tandis qu’en Espagne se diffuse une représentation dépréciative de l’Amérique.
La souveraineté dans le Río de la Plata
Fort de ses recherches passées concernant notamment la réception des textes de Rousseau sur le continent sud-américain, Gabriel Entin illustre et nuance comment la Révolution française bouleverse le vocabulaire politique : liberté, citoyen, république ou révolution prennent de nouvelles significations. Les droits de l’homme et du citoyen résonnent de l’autre côté de l’Atlantique dans un cadre réformiste plus que révolutionnaire, marqué par les luttes contre l’esclavage et les revendications abolitionnistes.
Le Río de la Plata, en particulier la cité de Buenos Aires, devient un centre depuis lequel penser et « forcer le commun » (p. 158). L’auteur met en évidence la constitution d’une élite locale autonome, un processus en cours depuis la seconde moitié du XVIIe siècle, qui respecte la figure du roi, mais existe sans sa reconnaissance. Il montre également comment la cité se constitue comme une république des lettres où circulent les écrits des Lumières et dans laquelle une presse naissante cherche à éduquer le peuple afin de le guider vers la modernité. L’opinion publique voit timidement le jour, toujours dans un contexte de censure monarchique, mais c’est avant tout la guerre contre les invasions anglaises qui constitue le principal ciment d’un sentiment patriotique au Río de la Plata. L’opposition du citoyen à l’étranger, ennemi extérieur ou non catholique, permet de réaffirmer les valeurs de la Nation.
Dans un développement chronologique bien mené, l’auteur illustre comment la victoire contre les troupes britanniques assoit la légitimité de la colonie face à une métropole « en décadence », mais ouvre une période d’incertitude quant à la nature de l’autogouvernement. Cependant, bien que Río de la Plata se conçoive un temps comme un orphelin politique, la crise de la république ne doit pas être lue comme un transfert de la souveraineté, jusqu’alors incarnée par le roi, vers le peuple, mais plutôt comme une transformation de celle-ci. L’auteur propose de comprendre « le chantier de la désincorporation de la monarchie en tant que république catholique » (p.171).
La Nation en projet
La troisième et dernière partie de l’ouvrage se concentre sur le moment de la formation du gouvernement qui succède à la création de la première Junte. Gabriel Entin nous montre comment cette première expérience révolutionnaire s’avère à la fois « ambiguë » et « floue ». Ambiguë, parce qu’en dépit d’un peuple proclamé souverain, la Junte réaffirme son attachement au roi – la révolution se présente ainsi dans une continuité avec le passé. Floue, car la communauté politique, bien que postulée, reste encore à définir. Un développement particulièrement intéressant (p. 213-217) sur les écrits de Gregorio Funes, acteur de la révolution, montre comment l’Amérique orpheline doit désormais se recentrer sur elle-même. Il est pour cela nécessaire d’éduquer le peuple à sa propre souveraineté, en créant une véritable opinion publique par l’éducation, la liberté de la presse et celle du peuple. Ces libertés ne sont cependant pas incompatibles avec une censure morale, politique et religieuse. À nouveau, la citoyenneté va se définir avant tout par la guerre : « celle-ci permettra de préciser des questions dont le flou menaçait l’existence même de la révolution », en définissant un ennemi (les cités rebelles et les Espagnols, nouveaux étrangers), une cause (l’autodétermination) et un avenir (la régénération). À la fin de ce sixième chapitre, le plus conséquent du livre, l’auteur développe l’analyse de cette notion de régénération dans l’Amérique hispanique.
Le dernier chapitre fait culminer la réflexion sur la transformation de la république au Rio de la Plata. L’auteur relève le défi qu’il s’était fixé de problématiser cette notion centrale et de comprendre l’époque révolutionnaire comme un « chantier » d’élaboration du commun : en particulier, il va ici analyser les tensions internes et les contradictions dans la recherche de légitimité. Une histoire détaillée des institutions et événements politiques qui surgissent entre 1810 et la déclaration d’indépendance de 1816 montre le travail des révolutionnaires pour façonner un univers républicain. Ce travail s’appuie sur la création de symboles, la revendication des modèles antiques, l’éducation, la presse, ainsi qu’une série de valeurs telles que la loi, le patriotisme, la liberté et l’égalité. Ces valeurs doivent elles aussi se comprendre dans toute leur ambiguïté, dont la question de l’esclavage constitue un exemple parlant. On regrettera que celui-ci ne soit pas plus développé, en ce qu’il apparaît constituer une illustration concrète des tensions qui travaillent la conception de la liberté républicaine, compatible ici avec la sujétion des esclaves. De même, la question de l’inclusion des femmes dans la révolution, timidement effleurée dans ce dernier chapitre via le sujet de l’exclusion / inclusion des analphabètes (p. 293-295), soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Ces deux exemples constituent plutôt des ouvertures finales dont on perçoit le potentiel, et qui appellent à des approches décoloniales et de genre.
Conclusion
L’ouvrage, extrêmement informé, fait appel à une vaste littérature politique (bien mise en valeur par un index des noms) ainsi qu’à de nombreuses sources primaires (presse, discours, publications des cabildos ou de la Junte [3]). En faisant porter son étude sur une période réduite (seulement dix ans), l’analyse de l’évolution de la charge sémantique du concept central est très détaillée, mettant en avant des changements à l’œuvre, sur le temps court, dans la réception du discours politique. Les lignes de force de la démonstration se perdent parfois dans un tel souci de la nuance, et avec elles les lecteur.ices non spécialistes. Du fait de son érudition, de la variété des sources et de la précision dans la définition des concepts, En quête de République propose une histoire approfondie et très étayée des institutions et des imaginaires au Río de la Plata et, au-delà, de la République elle-même, en tant que forme du politique. L’ambition méthodologique de l’ouvrage de Gabriel Entin lui permet de complexifier le concept de républicanisme en s’intéressant à une de ses manifestations, souvent considérée comme marginale, ou en tout cas trop peu étudiée dans ses particularités et ses propres contradictions.
Gabriel Entin, En quête de République. Une histoire de la communauté politique en Amérique hispanique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2025, 366 p., ISBN 9782753597228.