« Le Prêteur et sa Femme », Quentin Metsys (1514)

Recension Économie

Souffrance de la croissance envolée

À propos de : Daniel Cohen, Une brève histoire de l’économie, Albin Michel


par , le 16 janvier


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S’appuyant sur l’histoire de la pensée économique, le testament intellectuel du grand économiste français Daniel Cohen montre que la croissance économique n’a de sens que si elle contribue au bonheur et invite à repenser l’économie comme un art de vivre.

Daniel Cohen, disparu en 2023, fut l’une des figures majeures de l’économie française contemporaine. Professeur à l’École normale supérieure, membre fondateur de l’École d’économie de Paris, il a profondément marqué le débat public par sa capacité rare à rendre intelligibles les grands enjeux économiques. Une brève histoire de l’économie, publié à titre posthume en 2024, puis en format de poche fin 2025, peut être lu comme son testament intellectuel.

Retour aux sources de l’économie

L’ouvrage s’inscrit dans une démarche double : historique, proposant une synthèse claire de l’histoire de la pratique et de la pensée économiques destinée à un large public ; et critique, mettant en question les présupposés mêmes de la discipline économique ainsi que ses conséquences pratiques et sociales.

Bien que formellement structuré en neuf chapitres, l’ouvrage s’organise comme un triptyque. Le panneau central (chapitres IV-VI) analyse l’économie de marché arrivée à maturité : l’âge d’or de la croissance d’après-guerre, sa remise en cause par les chocs pétroliers, l’essor du capitalisme financier, puis l’ouverture croissante des économies dans le cadre de la mondialisation. Le volet gauche (chapitres I-III) retrace la genèse de l’économie moderne, depuis sa naissance comme pratique d’organisation des sociétés et comme champ de pensée, jusqu’à l’irruption de la révolution industrielle et l’apprentissage douloureux des crises, culminant dans la Grande Dépression. Le volet droit (chapitres VII-IX) se tourne vers l’avenir et examine les transformations contemporaines : mondialisation désormais fragmentée, révolution numérique, crise écologique, autant de mutations qui font aujourd’hui de l’économie une question de sens et de finalités.

Le titre est résolument ambitieux : écrire une brève histoire de l’économie. Il ne s’agit pas d’une histoire de la pensée économique, mais bien de l’économie prise dans son acception la plus large. L’auteur s’engage ainsi implicitement à présenter l’économie à la fois comme pratique, comme science et comme art. Et de tout inscrire dans une perspective historique. Et en une centaine de pages seulement. Cohen se concentre avec justesse sur ce que la préface qualifie de « souffrance de croissance envolée » (p. 10) c’est-à-dire croissance qui a perdu sa promesse de bonheur et de sens.

Pourquoi la croissance ne mène pas au bonheur

L’auteur délivre avec une remarquable maîtrise trois messages essentiels.

D’abord, l’idée d’une « croissance heureuse » devrait devenir un horizon central du débat économique. Pour Cohen, la croissance n’a de sens que si elle contribue effectivement au bonheur des individus. Il ouvre son ouvrage en affirmant que la croissance économique est devenue « la religion du monde moderne » (p. 21). Cette observation doit être replacée dans le contexte actuel, où la croissance, aujourd’hui moins centrale dans les discours, n’est pas abandonnée mais interrogée quant à sa finalité. Il le conclut par un appel à repenser l’idée que nous nous faisons d’un monde en harmonie avec lui-même, capable de nous faire éprouver « l’avant-goût du bonheur et de la paix » (p. 161). Le bonheur constitue, aux yeux de l’auteur, la finalité ultime de la croissance économique. Par là, dès le départ, Cohen s’inscrit dans le nouveau champ de « l’économie du bonheur ». Toutefois, il relève plutôt d’un idéal fuyant, peut-être voué à ne jamais se réaliser entièrement. Cohen indique ainsi la direction que l’économie devrait emprunter : dépasser le dogme du produit intérieur brut comme indicateur ultime de la réussite économique, au profit d’une conception plus large, le bonheur national brut.

Par ailleurs, la signification même du « problème économique » doit être réexaminée. Keynes le définissait comme le défi consistant à produire suffisamment de biens pour satisfaire les besoins matériels fondamentaux. Il pensait qu’avec le progrès technologique, ce problème serait résolu aux alentours de 2030, permettant aux êtres humains de travailler moins et de se consacrer à des activités plus épanouissantes (p. 22). Pour Cohen, le « problème économique » ainsi conçu ne peut jamais être définitivement résolu. Il est « comme un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon » (p. 160), car il ne tient pas seulement à la rareté des ressources, mais à la nature même indomptable du désir humain. L’abondance matérielle ne met jamais fin au manque. La solution ne réside donc pas dans l’accumulation sans fin, mais dans la capacité à orienter les désirs vers des formes socialement fécondes : en réenchantant le travail, en redéfinissant les frontières entre le gratuit et le marchand, et en réinventant la coopération internationale.

Enfin, la figure de « l’Homo economicus » atteint, selon Cohen, ses limites. Il en propose la critique comme celle d’une représentation profondément appauvrie de l’être humain, réduit à la seule poursuite indéfinie de l’enrichissement matériel pour lui-même. Loin d’éclairer les défis contemporains, l’Homo economicus apparaît ainsi comme un « bien pauvre prophète » (p. 161). En prétendant organiser le monde par la seule logique de la rivalité, il évince d’autres dimensions essentielles de l’humain, telles que l’éthique, l’empathie et la réciprocité. Par cette critique, Cohen rejoint les développements récents de l’économie comportementale, qui déconstruisent la rationalité supposée de l’Homo economicus et tendent à le remplacer par la figure presque caricaturale d’un Homo irrationalis. Ce triomphe paradoxal conduit à sa métamorphose en Homo numericus, notamment sous l’effet de l’intelligence artificielle, figure obsédée par la consommation, la mesure et la comparaison permanente. À cette vision réductrice, Cohen n’oppose ni le refus de la compétition ni l’utopie d’un monde sans marché, mais la recherche d’un nouvel équilibre, réorientant le désir humain vers des finalités collectives et symboliques.

Comment l’économie s’est égarée dans ses propres traces

Que pourrait attendre de plus un lecteur reconnaissant de cet ouvrage ? Étant donné sa vocation à la fois pédagogique et de vulgarisation, on pourrait s’attendre à y trouver des réponses explicites à trois questions fondamentales : qu’est-ce que l’économie ? Que fait l’économie ? Et où l’économie doit-elle aller ?

S’agissant de la question de ce qu’est l’économie, Cohen en propose une vision résolument panoramique. Il la présente à la fois comme l’ensemble des pratiques par lesquelles les sociétés produisent, échangent et répartissent les ressources, comme une science visant à en comprendre les mécanismes, et comme une forme d’art entendue comme un art de la gestion fondé sur un jugement humain nécessairement imparfait. En revanche, il ne livre jamais de définition explicite de l’économie comme champ délimité du savoir. Pour le lecteur non spécialiste, il peut alors sembler que l’économie englobe tout ce qui touche à l’être humain.

Cohen déborde largement le cadre de la pensée économique classique. Il convoque des anthropologues, tels que Lévi-Strauss et Sahlins ; des historiens, tels que Braudel et Polanyi ; des sociologues, comme Weber et Durkheim ; des psychologues, comme Kahneman et Tversky ; et des écrivains, de Shakespeare et Molière à Balzac et Zola. Cette ouverture fait la richesse de l’ouvrage, mais elle laisse ouverte la question de la frontière même de l’économie. Est-elle un domaine spécifique de l’expérience humaine ou une grille de lecture susceptible de s’appliquer à presque tout ?

Lorsqu’il aborde la question de ce que fait l’économie, Cohen adopte un ton résolument avisé. Il commence par rappeler que « le seul problème économique de l’humanité a été celui de se nourrir » (p. 27). La révolution agricole, puis la révolution industrielle permettent progressivement de desserrer cette contrainte fondamentale. L’économie se voit alors assigner d’autres fonctions : produire, échanger, redistribuer et consommer.

Cohen reconnaît que l’économie moderne accomplit généralement ces fonctions. Il insiste toutefois sur le caractère profondément ambigu de cette transformation. Si elle produit désormais abondamment biens, services et connaissances, elle ne garantit ni la satisfaction universelle des besoins essentiels, ni l’alignement entre production, emploi et bien-être. Ni la mondialisation, ni la numérisation, ni l’intelligence artificielle n’y parviennent. Bien au contraire, ces efforts conduisent à un krach écologique, « la planète encombrée » (p. 131).

Tout cela conduit à une question évidente : n’attend-on pas désormais trop de l’économie ? Il est manifeste que l’on assiste à une extension continue de ce que l’économie est supposée faire. Cohen n’en évoque que certains aspects, telles les conséquences sociales de la numérisation avec l’image des « robots pensants » (p. 118) ou encore « l’effondrement écologique » (p. 135). Mais il laisse largement de côté une longue liste d’autres enjeux qui ont été progressivement requalifiés en problèmes économiques : questions de genre, pandémies, inclusion, vieillissement, gouvernance, et ainsi de suite. Cohen ajoute même à ce composite une ambition supplémentaire, celle du bonheur lui-même (p. 141) ! Une telle approche panoramique n’est guère justifiée. L’économie, en tant que pratique, science et art, semble avoir perdu son point focal. Il est grand temps de refocaliser l’économie sur son domaine propre.

D’ailleurs, l’histoire de l’économie, même brève, aurait pu présenter davantage d’histoire. Le volet gauche du triptyque de Cohen, consacré aux origines de l’économie contemporaine, demeure remarquablement elliptique. En à peine cinq pages sur la naissance de l’économie de subsistance, nous nous retrouvons déjà à la fin du XVIIIᵉ siècle, chez Malthus. Une reconnaissance plus marquée des économies anciennes et médiévales (grecques, romaines, islamiques), des réseaux commerciaux ainsi que du mercantilisme n’aurait pas nui à l’exposition du versant historique de son récit. La couverture de l’édition de poche reproduit un fragment du tableau Le prêteur et sa femme de Quentin Metsys (1514), évoquant précisément un moment de l’histoire économique peu abordé dans l’ouvrage : la domination de la mentalité mercantiliste en Europe.

L’ouvrage oscille entre essai grand public et synthèse académique. Cette hybridité constitue à la fois sa force, en rendant le propos accessible, et sa faiblesse, en exposant parfois à un certain manque de rigueur académique. Les éditeurs auraient pu proposer une annexe annotée de ses œuvres, permettant de mieux situer et approfondir les points développés dans l’ouvrage.

L’économie comme art de vivre

Esther Duflo, qui préface l’ouvrage, compare celui-ci à la Messe en si de Jean-Sébastien Bach. L’analogie est pertinente. Bach, à la fin de sa vie, a assemblé cette messe à partir de fragments composés tout au long de son existence. Il en va de même pour Cohen. Sa disparition confère au livre une dimension testamentaire.

Une brève histoire de l’économie constitue une contribution précieuse à la médiation intellectuelle. Elle s’inscrit dans une lignée d’essayistes économiques français : Jacques Attali, Thomas Piketty, Jean Fourastié. Son originalité réside dans la combinaison d’une histoire longue et d’une critique méthodologique. Cohen y adopte une posture normative implicite, identifiant le point d’aboutissement de l’économie au « bonheur épicurien » (p. 149), une vie sereine et mesurée, où les plaisirs simples et durables l’emportent sur la quête illimitée de richesses.

L’ouvrage invite à la réflexion autant qu’il éclaire. Pour les chercheurs en histoire économique, il ouvre une nouvelle piste d’analyse de l’économie comme équilibre et sérénité. Pour le grand public, il constitue une invitation à concevoir l’économie, au sens où l’entendait Bernard Shaw, comme « l’art de tirer le meilleur parti de la vie ». Au fond, Cohen nous invite à dépasser la « souffrance de la croissance envolée » pour retrouver le sens véritable de l’activité économique.

Daniel Cohen. Une brève histoire de l’économie, Paris, Albin Michel, coll. « Espaces Libres », Première édition, 2024. Édition au format de poche, 2025. Préface d’Esther Duflo.

par , le 16 janvier

Pour citer cet article :

Alexei Kireyev, « Souffrance de la croissance envolée », La Vie des idées , 16 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Souffrance-de-la-croissance-envolee

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