Le succès planétaire de l’extrême droite est aujourd’hui une évidence. En dépit de séquences surprenantes comme l’élection de Donald Trump en 2016, ce succès est le fruit d’une tendance longue et bien documentée par la science politique. [1] L’arrivée au pouvoir de l’extrême droite rend visibles et audibles des transformations du champ intellectuel de la droite qui passaient auparavant sous les radars. [2] En particulier, l’hégémonie culturelle et politique des États-Unis place les projecteurs sur la nébuleuse d’intellectuels et d’influenceurs réactionnaires qui gravitent autour du trumpisme. [3] À gauche, on s’est beaucoup interrogé sur les raisons du succès de l’extrême droite, et une grande partie de ces interrogations se sont tournées vers la gauche elle-même. Qu’est-ce que la gauche a raté ? Le social-libéralisme était-il une impasse ? A-t-on délaissé les classes populaires ? Ce qu’on s’est moins demandé, c’est : qu’est-ce qui a dysfonctionné à droite ? Pourquoi la droite conservatrice, avec laquelle l’alternance politique était envisageable, s’est-elle montrée incapable de résister à la montée des idées réactionnaires ?
Si cette question s’est moins posée, c’est parce qu’en général la gauche considère que la droite est responsable, sinon complice, de la montée de l’extrême droite. L’incapacité des conservateurs à résister aux poussées réactionnaires appartient aussi bien à l’imaginaire antifasciste qu’à la réalité historique des années 1930. Mais cette incapacité ne traduit pas toujours la même attitude. On peut condamner la politique minable de Hindenburg et le ralliement des milieux industriels à Hitler, tout en reconnaissant que certains conservateurs ont opposé une résistance passive, voire active au nazisme. [4] Face à ces divergences, l’argument de fond de la gauche est d’affirmer que, s’il existe une différence entre conservateurs et réactionnaires, il s’agit uniquement d’une divergence sur les moyens et pas sur les fins. [5] L’horreur des méthodes hitlériennes n’apparaît clairement à certains conservateurs qu’une fois atteint leur objectif premier et commun, à savoir empêcher la gauche d’arriver au pouvoir et de mettre en place des politiques progressistes.
Ce cadre d’analyse à gauche pose cependant un problème vis-à-vis de la situation contemporaine. On observe certes un rapprochement, voire un ralliement, des partis de droite conservatrice à l’extrême droite, il suffit ici de penser au cas d’Éric Ciotti. Mais il paraît difficile de considérer que ce ralliement est déclenché par la crainte d’une lame de fond socialiste ou communiste. On avance alors généralement que c’est en réaction aux victoires culturelles sinon économiques de la gauche que les conservateurs se rallieraient à l’extrême droite. Le récit du backlash culturel ouvre la voie à une histoire de la diffusion des idées réactionnaires en les faisant remonter entre autres à Mai 68. [6] Ce récit, s’il n’est pas centré sur la gauche, place toutefois l’accent sur le rôle joué par les réactionnaires plutôt que sur celui des conservateurs. Or, tous les critiques de Mai 68 n’ont pas basculé dans la réaction, encore moins du jour au lendemain. [7] Entre ces deux récits, celui de la défaite de la gauche et celui de l’essor des réactionnaires, il en demeure donc un troisième à écrire : celui de la disparition des conservateurs. Pour l’écrire, il faut se pencher sur la manière dont les intellectuels conservateurs justifiaient leur différence avec les réactionnaires, pour saisir ce qui ne fonctionne plus dans cette justification.
Réactionnaires et conservateurs : une histoire de vocabulaire ?
De prime abord, distinguer un conservateur et un réactionnaire ne semble pas particulièrement difficile. Après tout, même si nous n’utilisons pas quotidiennement ces termes, ils appartiennent à l’imaginaire collectif. Selon que votre partenaire vous annonce avant le réveillon que ses parents sont conservateurs ou qu’ils sont réacs, vous comprenez implicitement le comportement que l’on attend de vous. Dans le premier cas, vous allez veiller à ne pas mettre les coudes sur la table et à ne pas laisser échapper de juron pendant le dîner. Dans le second, vous comprenez qu’il convient d’éviter certains sujets de conversation si vous voulez passer un dîner convenable. Prise de cette manière intuitive, la réaction apparaît comme une posture politique, alors que le conservatisme renvoie aux manières. Être réactionnaire, c’est afficher ouvertement des opinions dont on sait qu’elles vont à l’encontre du « politiquement correct », qu’il s’agisse de racisme, d’antisémitisme ou de sexisme. Être conservateur, c’est respecter et vouloir qu’on respecte un ensemble de normes morales et sociales, ce qui n’empêche pas ces normes d’être discriminantes.
Cette manière d’approcher le conservatisme correspond à la définition qu’en donne le philosophe conservateur Michael Oakeshott, mais seulement partiellement :
Être conservateur, c’est être enclin à penser et à se comporter d’une certaine manière ; c’est préférer certains types de conduite et certaines circonstances de l’existence humaine plutôt que d’autres ; c’est être disposé à faire certains types de choix. […] Être conservateur, donc, c’est préférer le familier à l’inconnu, l’éprouvé à l’inéprouvé, le fait au mystère, l’actuel au possible, le limité à l’illimité, le proche au lointain, le suffisant au surabondant, le commode au parfait, le rire présent au bonheur utopique. [8]
L’approche intuitive présuppose des manières et des circonstances particulières, dans notre cas celles de la société française traditionnelle. La définition d’Oakeshott, quant à elle, décontextualise le conservatisme pour n’en garder que l’essence, soit la préférence pour le statu quo. Cette définition permet d’isoler la disposition conservatrice en fonction du domaine dans lesquelles elle s’exprime. Par exemple, selon Oakeshott, il est parfaitement possible d’avoir des goûts musicaux conservateurs tout en s’accommodant parfaitement de la mode vestimentaire contemporaine.
En politique, la préférence pour le statu quo en politique se traduit par le désir de conserver les conditions de possibilités des circonstances politiques dans lesquelles nous nous trouvons. Cela signifie que le conservatisme politique cherche à protéger « les règles générales de conduite » qui définissent notre mode de gouvernement. [9] Le conservatisme se distingue donc des doctrines politiques qui considèrent qu’agir politiquement, c’est chercher à accomplir un but substantiel, qu’il s’agisse d’instaurer l’État-providence, d’accomplir la révolution ou de restaurer l’ordre divin. En particulier, cela permet de comprendre la différence entre conservateurs et réactionnaires en mobilisant la notion de tradition. D’un côté, les conservateurs conçoivent « la tradition comme la foi vivante des morts », c’est-à-dire l’héritage que nous avons reçu et qu’il s’agit de faire vivre. Politiquement, une telle conception de la tradition nécessite uniquement que le gouvernement n’empêche pas le renouvellement de cette dernière. Autrement dit, il suffit de préserver les circonstances politiques ayant permis la transmission de la tradition jusqu’à présent. De l’autre côté, selon les conservateurs, les réactionnaires sont traditionalistes dans la mesure où ils comprennent la tradition comme « la foi morte des vivants ». [10] La transmission du credo traditionnel étant rompue, les réactionnaires en font l’objectif conscient d’une entreprise de restauration qui ne saurait se passer du recours au pouvoir politique. En particulier, les réactionnaires souhaitent s’attaquer aux obstacles qui rappellent que la tradition est lettre morte.
La manière dont Oakeshott définit le conservatisme est évidemment hautement contestable. À la différence des autres positions politiques, qui apparaissent toutes comme des doctrines, le conservatisme défini ainsi plane au-dessus de la politique dont il se fait le garant. Par conséquent, on a reproché à la définition d’Oakeshott de n’être qu’un voile destiné à masquer que la défense du statu quo est en réalité une défense des rapports de pouvoir traditionnels qui s’exercent en dehors de la sphère politique. Selon le théoricien politique américain Corey Robin, cette défense conservatrice du statu quo empêche de réformer ce que cette « vie privée du pouvoir » a d’arbitraire. [11] Le conservatisme politique tel qu’Oakeshott le comprend reste silencieux sur la place du père dans la famille ou sur celle du patron dans l’usine. Dans ses conséquences pratiques, le conservatisme ne diffère donc pas de la réaction, car en protégeant la transmission de la tradition, il étend sa protection aux formes traditionnelles de la domination.
Ce refus de faire la distinction entre conservatisme et réaction, voire entre conservatisme et fascisme, est classique dans l’histoire intellectuelle de la gauche. On la retrouve aussi bien chez un communiste comme Trotsky que chez un liberal américain comme Albert Hirschman. [12] Le fait que ce refus persiste malgré des contextes variés montre qu’il tient à une analyse fondamentalement politique. La gauche considère que les conservateurs et les réactionnaires finiront toujours par se rallier pour faire barrière au progrès ou, dans le vocabulaire de Corey Robin, pour protéger la vie privée du pouvoir. Si on accepte qu’il n’y a pas de réelle différence entre conservatisme et réaction, alors un problème historique apparaît : comment expliquer qu’après 1945 et au fil de la Guerre froide, les conservateurs aient accepté l’alternance démocratique avec la gauche, tout en renvoyant dos à dos le fascisme et le communisme sous le terme-parapluie de totalitarisme ? Autrement dit, pourquoi la pratique conservatrice de la politique s’est-elle montrée plus proche de la gauche démocratique que du traditionalisme des réactionnaires ? [13]
Un conservatisme tiré de la Guerre froide
Il est évidemment possible de répondre à cette question en invoquant la roublardise politique des conservateurs. Mais, si on s’en tient aux textes, et à la manière dont les conservateurs se comprennent eux-mêmes, alors cette question fait émerger le contexte pratique dans lequel la définition d’Oakeshott se déploie : les démocraties libérales occidentales et la Guerre froide. L’œuvre de Raymond Aron, centrée sur ces deux thématiques, permet de mieux comprendre la spécificité de ce que nous appelons généralement conservatisme. Sommité intellectuelle aux yeux de la droite française, Aron s’est rarement revendiqué du conservatisme, sinon dans deux textes qui se présentent comme un éloge aux démocraties conservatrices. Tout d’abord, une communication intitulée « États démocratiques et États totalitaires » donnée devant la Société française de philosophie en 1939. Ensuite, un chapitre nommé « Démocraties conservatrices » dans l’ouvrage Espoir et peur du siècle en 1957. [14]
Dans sa communication de 1939, Aron appelle à l’unité des partis de gauche et de droite face à la menace fasciste. Il cherche à convaincre ceux qui pensent que l’Allemagne nazie est d’abord une menace pour la Russie communiste. Son argument est le suivant : « dans l’ordre diplomatique comme dans l’ordre intérieur, les démocraties sont des puissances conservatrices et, par conséquent, les régimes totalitaires doivent avant tout s’en prendre à elles. » [15] Aron y décrit les démocraties comme des régimes définis par la légalité où la compétition des élites dirigeantes est contrôlée par un système représentatif. Le maintien de la légalité est la condition de la conservation d’un État démocratique, et il repose sur le maintien des normes civiles qui garantissent que les élites acceptent de jouer le jeu de la représentation. Cette définition du conservatisme démocratique rejoint parfaitement la définition qu’en offre Michael Oakeshott. [16] Conçue à la veille de la Seconde Guerre mondiale, l’idée que le conservatisme permet de protéger les démocraties occidentales face au totalitarisme va se fondre dans le cadre de la Guerre froide.
Dans son texte de 1957, Aron s’intéresse aux conditions de réussite des démocraties conservatrices sur le temps long. La rivalité avec le communisme et le caractère industriel des sociétés démocratiques d’après-guerre forment le cadre de son analyse. Aron compare l’instabilité de la Quatrième République avec la situation de l’Angleterre, des États-Unis et de l’Allemagne. Dans chacune de ces démocraties conservatrices, il observe que l’opposition bipartisane et l’alternance démocratique sont les conditions de la stabilité et du succès économique. Il l’explique par une double formule paradoxale : « rien n’échoue comme le succès » et « rien ne réussit comme l’échec ». L’alternance produit la stabilité, dans la mesure où chaque parti voit s’enchaîner réussite, à savoir la prise du pouvoir, et échec, à savoir la défense de son bilan, au fil des cycles électoraux. Cette alternance permet aux partis de droite de défendre le statu quo tout en acceptant les transformations nécessaires à la croissance propre aux sociétés industrielles. Inversement, les partis de gauche peuvent appliquer leur programme tout en expliquant que le maintien des hiérarchies est dû à la droite.
Chez Aron, le conservatisme prend la forme d’une justification intellectuelle du régime politique institutionnel des démocraties libérales de la Guerre froide. D’un côté, le contexte de la menace soviétique fait de la défense du régime démocratique un impératif existentiel. Il n’y a pas besoin de justifier qu’on désire conserver la démocratie, il suffit « d’opposer au régime soviétique totalitaire les faits, […] les caractéristiques de ce régime. » [17] De l’autre côté, l’alternance bipartisane assure que la droite et la gauche soient satisfaites du maintien des « règles générales de conduite » qui caractérisent le gouvernement démocratique. Le conservatisme politique tel que le définit Oakeshott apparaît donc comme le produit du moment historique qu’est la Guerre froide.
C’est-à-dire comme le produit d’un contexte international particulier, l’opposition entre l’Est et l’Ouest, et d’un point de vue particulier au sein de cette opposition, celui des démocraties libérales ouest-européennes. La fin de la Guerre froide offre donc le point de départ pour expliquer la disparition du conservatisme.
Un conservatisme non-traditionaliste
Ces conditions permettent aussi d’éclairer plus précisément ce que nous avions initialement présenté comme la pomme de discorde entre conservateurs et réactionnaires : le traditionalisme. [18] Appliqué à la politique, le traditionalisme comme « foi morte des vivants » peut être grossièrement défini comme une doctrine qui fait de la tradition la source de la légitimité politique. Contrairement à ce qui a été avancé précédemment, la défense la plus connue du traditionalisme appartient à la pensée conservatrice. Il s’agit de la condamnation de la Révolution française par le philosophe irlandais Edmund Burke. En montrant que la raison des philosophes des Lumières rompt avec la tradition, comprise comme l’ensemble des institutions et des préjugés réputés contenir la sagesse accumulée des générations, Burke prédit que la promesse démocratique de la Révolution aboutira à l’anarchie. [19] La seconde forme de traditionalisme la plus célèbre est le traditionalisme religieux d’un penseur comme Joseph de Maistre, qui trouve également sa source dans la réaction à la Révolution française. Dans ce cas, la tradition désigne la révélation divine ; à l’inverse de la tradition burkéenne, elle n’est pas le fruit d’une évolution inconsciente, mais d’une transmission consciencieuse.
Le fait que durant la Guerre froide, les conservateurs en viennent à rejeter le traditionalisme, sous ces deux formes, est donc une innovation intellectuelle largement ignorée. Ce rejet est ancré dans l’idée qu’il est impossible d’en appeler à la tradition pour justifier la démocratie libérale. Aron exprime clairement cette idée en soulignant qu’il est impossible d’appliquer le modèle de l’Ancien Régime aux sociétés industrielles :
La légitimité du souverain se séparait mal des enseignements de l’Église, celle de la noblesse sortait d’un long passé. Une fois l’Église et la tradition mises en question ou rejetées, la souveraineté du peuple proclamée, tous les partis, tous les groupes sociaux sont entraînés dans un débat incessant sur le régime le plus conforme aux idées dominantes (liberté et égalité), le plus favorable à la richesse des collectivités et au bien-être des individus. [20]
Aron ne conteste pas ici que Burke ait pu avoir raison en son temps ; il se contente de rappeler que ce temps est désormais révolu. Au sein de sociétés pluralistes, il est illusoire de penser qu’on puisse fonder le consentement des citoyens en faisant appel à une tradition politique qu’ils ne partagent pas. Mais, en même temps qu’il souligne l’impossibilité de faire appel à la tradition comme principe politique, Aron rappelle que la modernisation n’a pas forcément impliqué « la rupture avec les traditions nationales séculaires » comme le prouvent « les modernisations les plus réussies, celle du Japon, celle de Taïwan ». [21] Les démocraties libérales ne peuvent pas être traditionalistes, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles ne puissent pas être traditionnelles.
La critique du traditionalisme qu’on trouve chez Aron est essentiellement sociologique. Elle peut être complétée par la critique philosophique que Leo Strauss réalise du traditionalisme de Burke dans Droit naturel et Histoire. Selon Strauss, figure philosophique tutélaire du conservatisme américain d’après-guerre, le défaut rédhibitoire de la philosophie de Burke est son historicisme. Il reproche à Burke de vouloir légitimer l’ordre politique traditionnel tout en affirmant que ce dernier est le produit d’une « causalité fortuite ». [22] Mais, si la tradition est le fruit d’un processus inconscient et incontrôlable, alors il est impossible de revenir en arrière lorsque le fil de la tradition est rompu. À l’inverse d’un critère du juste, qui permet de comparer et d’évaluer les différents régimes existants entre eux, le traditionalisme condamne ses apologues à l’impuissance. Ainsi, du point de vue du traditionaliste, la démocratie libérale et le communisme sont également détestables, car ni l’une ni l’autre ne sont fondées sur la tradition. À l’inverse, Strauss suggère que si nous sommes convaincus que la tradition contient un fond de vérité, alors ce qui importe c’est de faire émerger cette vérité plutôt que de souligner son lien avec la tradition.
Au fond, le problème du traditionalisme, du point de vue de ces conservateurs, c’est qu’il s’agit d’une impasse pratique. Les traditionalistes prêchent que le respect de la tradition est nécessaire à un ordre politique stable, en omettant que la tradition stabilise un ordre politique uniquement si elle est partagée et déjà reconnue par les membres de la société. Mais en même temps, les traditionalistes sont convaincus qu’il faut restaurer politiquement la tradition, car elle n’est justement plus partagée et reconnue. Ce qui vaut pour le traditionalisme burkéen vaut aussi pour le traditionalisme religieux : on peut entendre l’argument qui affirme qu’une société qui partage un même dogme religieux est plus stable, mais cela ne dit rien de la possibilité de restaurer cette tradition. Ce rejet du traditionalisme qu’on trouve chez des conservateurs comme Oakeshott, Aron et Strauss n’est pas tant un rejet de la notion de tradition qu’un rejet de l’idée qu’elle puisse constituer un objectif pour une doctrine politique. En particulier, cela signifie que le conservatisme de Guerre froide refuse qu’on justifie l’ordre politique à partir des comparaisons avec l’ordre familial, religieux ou économique. Le gouvernement démocratique s’oppose à celui du père, du pasteur ou du patron.
Ainsi, même si la thèse de Corey Robin est en général correcte, le cadre spécifique de la Guerre froide semble avoir donné naissance à un conservatisme qui ne se laisse pas réduire à la réaction. Cela s’explique par le fait que le cadre d’analyse des conservateurs de la Guerre froide est celui du totalitarisme, où les défauts des régimes soviétiques sont compris à l’aune de l’exemple fasciste et, en particulier, du nazisme. Aron, par exemple, comprend le communisme comme une « religion séculière », c’est-à-dire une doctrine qui prêche la possibilité de réaliser ici-bas le salut de l’humanité en créant un nouvel ordre social. Le traditionalisme comme doctrine politique est aussi une forme de religion séculière, soit parce qu’il croit pouvoir accomplir ici-bas la volonté de Dieu, soit parce qu’il croit pouvoir restaurer une tradition nationale avec laquelle nous aurions rompu.
Pour conserver les régimes démocratiques, il faut donc que l’alternance partisane exclue précisément ces deux extrêmes qui – parce qu’ils reposent sur une foi – ne peuvent pas souffrir de l’échec. [23]
Conclusion
La réponse à notre question initiale est donc toute trouvée : ce n’est pas le conservatisme en tant que catégorie abstraite qui a disparu, mais uniquement les conditions de possibilité de la variante qui nous était devenue familière. Tout d’abord, la Guerre froide a pris fin et avec elle l’évidence de l’opposition au communisme. Francis Fukuyama, fortement influencé par Strauss, écrivait déjà que si la fin de l’histoire coïncidait avec le triomphe des démocraties libérales, alors la menace qu’elles auraient à craindre serait celle du radicalisme de droite. Selon lui, s’il n’y a « ni tyrannie ni oppressions dignes de ce nom et contre lesquelles combattre », alors les êtres humains en quête d’expériences transcendantes « se battront contre cette paix et cette prospérité, et contre la démocratie. » [24] Mais, et c’est peut-être encore plus important, l’alternance bipartisane a aussi pris fin : le cycle électoral ne satisfait plus les conditions favorables à une démocratie conservatrice telles qu’Aron les définit. Au lieu d’apparaître comme l’opportunité d’un succès, toute échéance électorale prend les traits de la dernière occasion possible de prendre le pouvoir.
Sur le plan institutionnel, la disparition du conservatisme propre à la Guerre froide semble donc parfaitement logique. La défense que le conservatisme de Guerre froide propose de la démocratie libérale, comprise comme la compétition électorale légale, n’est pas une défense principielle de la démocratie. C’est une défense qui repose sur une analyse contextuelle, et qui ne survit pas à la disparition de ces conditions. Mais ce que cette analyse nous apprend, c’est que cette disparition est potentiellement réversible. La Guerre froide a peut-être pris fin, mais les régimes autoritaires et les ambitions impériales n’ont pas disparu avec elle. Il semble toujours possible d’affirmer avec Aron qu’un examen factuel des ennemis extérieurs des démocraties libérales suffit à souligner la valeur de ces dernières. Ensuite, les dysfonctionnements de la politique partisane n’empêchent pas d’imaginer des solutions pouvant conduire au retour d’une alternance démocratique saine. [25]
Toutefois, le détour par la question du traditionalisme permet de saisir que, sur le plan intellectuel, la disparition du conservatisme de la Guerre froide possède une portée qui dépasse la seule extinction de ses conditions institutionnelles d’existence. Après tout, la disparition de ces conditions pourrait très bien susciter un appel à les reconstituer. Or, la force d’attraction des conservateurs de la Guerre froide ne reposait pas seulement sur une analyse froide des démocraties libérales. Elle s’appuyait aussi sur une certaine conception de la tradition, du rapport qui unit les vivants aux morts et le présent comme l’avenir au passé. Si les conservateurs que nous connaissions disparaissent, c’est parce qu’ils n’arrivent plus à produire un discours affirmant que modernité politique ne rime pas forcément avec mort de la tradition. Que l’on interprète cet échec sous l’angle de la responsabilité (les conservateurs de la Guerre froide n’ont pas su accomplir cette tâche) ou de la nécessité (la modernité finit inévitablement par rendre cette articulation impossible) importe peu.
L’essentiel est que, si l’on adopte le point de vue conservateur pour comprendre le succès actuel de l’extrême droite, le retour en force du traditionalisme s’explique aussi par l’affaiblissement du terrain intellectuel qu’il est venu occuper. Affaiblissement dont sont bien conscients ceux qui, comme Peter Thiel, ont décidé de rompre avec le conservatisme de la Guerre froide : « Contrairement à Strauss, la femme ou l’homme d’État chrétien sait que l’ère moderne ne sera pas permanente, et laissera finalement place à quelque chose de très différent. » [26]