Catastrophe démographique sans équivalent, la Peste noire a bouleversé les équilibres économiques, sociaux et culturels de l’Europe au XIVe siècle. Longtemps pensée comme une césure majeure, elle apparaît désormais comme révélateur des structures, limites et résistances des sociétés médiévales.
L’histoire de l’humanité est parsemée de confrontations brutales avec des agents pathogènes susceptibles de se propager sur plusieurs continents (et donc d’entraîner des pandémies), et parfois même au monde entier. L’épisode le plus récent est, d’évidence, le Covid-19, mais le plus brutal reste sans aucun doute la Peste noire du XIVe siècle – ou, plus précisément, au moins pour ce qui concerne l’Europe et la Méditerranée, la peste de 1347-1352. Celle-ci provoqua, dans cette région, la mort de la moitié environ des habitants (l’estimation précise reste incertaine), soit environ cinquante millions de victimes [1]. La peste a profondément imprimé sa marque, non seulement sur la conscience des survivants, mais sur la culture occidentale (et non occidentale) de façon plus générale. Ses conséquences démographiques et économiques furent tout aussi importantes : les effets de la terrible pandémie, amplifiés et inscrits dans la durée par la récurrence de pestilences fréquentes, se font sentir par la pénurie durable d’êtres humains. Paradoxalement, de cette façon, la Peste noire a aussi pu entraîner certaines conséquences positives (ce qui ne s’applique évidemment qu’à ceux qui furent épargnés) : une augmentation des ressources par habitant, une hausse des salaires et, de façon générale, une amélioration des conditions de travail, ainsi qu’une réduction des inégalités économiques.
L’étrange fracas du présent
Enluminure de Pierre (Perrin) Remiet, 1393 dans Guilaume de Digulleville, Pèlerinage de vie humaine (Paris, BnF, fr. 823, fol. 94r)
Compte tenu de sa centralité absolue dans l’histoire globale, et plus encore dans celle de l’Europe, la Peste noire a fait couler beaucoup d’encre [2]. Désormais, il faut aussi compter avec Patrick Boucheron et son impressionnant essai Peste noire. L’auteur, médiéviste reconnu, professeur au Collège de France et auteur de nombreux livres dont l’ambition n’a d’égal que le succès, n’est cependant pas un spécialiste de l’étude de la peste ou d’autres épidémies. L’intérêt de Patrick Boucheron pour la peste, comme il s’en explique dans l’introduction du volume, résulte de l’expérience du Covid-19. L’auteur a ainsi éprouvé, comme nous tous, l’« étrange fracas que produit l’irruption du présent dans les choses du passé » (p.18), et il a cherché – en bon universitaire – à le rendre intelligible, à lui comme aux autres, par l’étude et l’enseignement.
Le livre résulte donc de deux années de cours au Collège de France, pendant lesquelles Patrick Boucheron s’est plongé dans la lecture d’une historiographie récente sur la peste, qui l’a manifestement surpris à bien des égards. C’est tout l’avantage du non spécialiste : jeter un regard neuf et curieux sur ce que d’autres tiennent pour acquis, le relier à ses propres compétences, et le présenter efficacement sous forme de livre à un public élargi, lui-même largement non spécialiste. Soyons clairs d’emblée : en tant qu’exercice de vulgarisation scientifique de haute, et même de très haute volée, Peste noire est une réussite totale. Voici un livre méticuleux, de façon générale très bien documenté, précis sans verser dans la pédanterie. Le style en est assurément captivant, quoique parfois un peu trop emphatique. Il serait toutefois exagéré de dire qu’il se lit comme un roman, son but n’étant certes pas de rivaliser avec la fiction : il s’agit plutôt d’un essai remarquablement accessible et qui ne manquera pas de captiver les lecteurs cultivés et curieux qui ne se laisseront pas décourager par ses plus de 500 pages.
L’histoire dans les gènes
Victimes de la Peste noire dans un cimetière de Martigues
Le livre s’ouvre sur la question de l’identification de la peste, en compagnie des protagonistes de la « révolution bactériologique » du XIXe siècle, qui saisirent l’occasion de l’épidémie de Hong Kong en 1894 pour tenter d’identifier l’agent pathogène à l’origine de tant de ravages parmi les sociétés humaines. Le vainqueur de cette course scientifique fut Alexandre Yersin, médecin suisse naturalisé français et élève de Louis Pasteur. Le récit de ces événements s’accompagne de l’analyse de la nature même de l’agent pathogène et de ses caractéristiques épidémiologiques et biologiques. D’emblée, le propos montre comment les recherches récentes basées sur les traces d’ADN subsistant dans les squelettes retrouvés dans les cimetières de victimes de la peste ont profondément transformé nos connaissances sur son origine et sa propagation. Patrick Boucheron se montre sensible à ces résultats récents, en effet extrêmement intéressants – même si (comme le reconnaît expressément l’auteur) ils sont encore loin de fournir des réponses satisfaisantes à l’ensemble de nos questions, notamment celles de nature strictement épidémiologique. Par exemple, pourquoi la peste a-t-elle épargné l’Europe et la Méditerranée après le VIIIe siècle, à la fin d’un long cycle épidémique entamé avec la peste dite de Justinien de 541-542 ? Et pourquoi, au XVIIe siècle, a-t-elle touché beaucoup plus durement le Sud que le Nord du continent européen, participant au déplacement du centre de gravité économique de l’Europe depuis la Méditerranée vers la Baltique [3] ?
L’ouvrage aborde ensuite des aspects sur lesquels nos connaissances se sont considérablement enrichies en quelques années, et qui tranchent souvent nettement avec ce qui était autrefois quasiment tenu pour acquis. Non seulement quant à l’origine géographique de la peste noire, que des études très récentes situent dans la région du Tian Shan, en Asie centrale, en 1338 [4] (hypothèse qui, probablement, restera longtemps sujette à discussion), mais aussi quant à sa diffusion dans des régions non européennes, en particulier en Asie et en Afrique subsaharienne. Il s’agit là d’une étape décisive pour dépasser la focalisation longtemps quasi-exclusive sur l’Europe et la Méditerranée.
La suite du propos se tourne toutefois vers l’Europe pour rendre compte des recherches accumulées par des générations d’historiens de spécialisations et de nationalités variées. On peut relever à ce propos les compétences linguistiques remarquables dont fait preuve Patrick Boucheron, et qui lui permettent de surmonter les limites qui, trop souvent, caractérisent des livres ambitieux mais construits presque exclusivement à partir de recherches publiées en langue anglaise. Aussi sont abordés des sujets tels que le décompte des victimes de l’épidémie, son impact sur les inégalités de revenu et de richesse (qui, au moins en Europe, se réduisent considérablement, événement rarissime dans l’histoire de l’Occident [5] !), ainsi que les pratiques et doctrines élaborées afin d’endiguer la propagation de la contagion. Le livre se conclut par l’analyse de l’impact de la Peste noire sur la psychologie collective, sur la culture et sur les formes d’expression artistique, puis par un bref tour d’horizon des dernières épidémies attestées en Europe, avant de souligner comment la Peste noire a marqué la littérature et les arts au cours des siècles.
Tableau général et « vie vécue »
Le Triomphe de la mort (fresque, peintre inconnu, Palerme, Palazzo Abatellis, v. 1440-1445)
Une fois encore, il y a beaucoup à apprécier dans Peste noire. Du point de vue de l’histoire économique et de la démographie historique – depuis lequel est établi ce compte-rendu –, il est particulièrement utile de faire le point sur ce que nous savons de la « vie vécue » pendant la terrible pandémie. Cela, non seulement afin de fournir des exemples captivants, mais pour nous rappeler qu’au-delà du tableau général qui tend aujourd’hui à dominer l’écriture historique internationale (notamment comme résultat de l’interaction croissante avec les « sciences dures »), subsiste une dimension micro-historique et humaine – voire « humaniste » – au moins aussi importante. S’agissant d’un livre écrit par un non spécialiste, avec un souci évident d’accessibilité, il serait injuste de relever une série de petites imprécisions, ou de coquilles, probablement inévitables dans un livre conçu à partir d’une masse de références aussi ample [6].
D’un point de vue scientifique, on peut discuter de l’adoption acritique de la division traditionnelle de l’histoire de la peste en trois « pandémies » successives. Selon celle-ci, la Peste noire marquerait le début de la deuxième de ces pandémies, dont la fin devrait être datée du XVIIIe siècle, tandis que la troisième « pandémie » prendrait son essor dans le Yunnan en Chine au cours du XIXe siècle, et se poursuivrait encore aujourd’hui. Cette division ne correspond pas à l’usage strict du terme « pandémie » qui à proprement parler indique, ainsi qu’il est rappelé en introduction, une épidémie capable de se diffuser sur plusieurs continents [7]. Aussi la Peste noire du XIVe siècle fut-elle une pandémie à part entière, distincte des épisodes ultérieurs de résurgence de la contagion.
On doit en outre relever que certaines affirmations, par exemple celle selon laquelle « nos livres d’histoires n’organisent pas leur récit de part et d’autre de cette césure [de la Peste noire] » (p. 18), sont probablement vraies en général, mais ne s’appliquent pas à certains champs de recherche particuliers – et certainement pas à l’histoire économique qui, dans les décennies récentes (et bien avant le Covid) a identifié dans cette terrible pandémie un tournant décisif de l’histoire de l’humanité [8]. Aussi certains chercheurs y trouvent-ils (à tort ou à raison) l’explication du succès de l’Europe occidentale, comparée à l’Asie orientale [9] ; d’autres, le point de départ d’une divergence progressive entre le Nord et le Sud de l’Europe, en matière de niveaux de salaires ou encore de participation féminine au monde du travail [10] ; d’autres encore, un moment de rééquilibrage radical du rapport entre population et ressources – et ainsi de suite. Enfin, si le livre consacre une grande attention à des événements survenus au XIXe et au début du XXe siècle, tels que la « course » mentionnée pour l’identification de l’agent pathogène, l’époque moderne en revanche reste curieusement sous-représentée, alors qu’elle suscite depuis plusieurs années certains des travaux les plus innovants sur la peste – notamment grâce à la disponibilité de fonds d’archives plus nombreux et variés que pour la période médiévale.
L’historien et le scientifique
Pour conclure, il est un aspect sur lequel Patrick Boucheron semble avoir trouvé le juste équilibre : le rapport de l’enquête historique aux sciences exactes. En effet, tout en analysant et reformulant les résultats issus de la littérature scientifique qui, de toute évidence, le fascinent – en particulier ceux qui se fondent sur les données paléobiologiques et les recherches phylogénétiques –, il déjoue le piège qui mènerait à s’y fier aveuglément. Une telle attitude, pour qui a suivi les circonvolutions de cette littérature au fil des ans, exposerait à des risques importants, étant donnée la tendance des études plus récentes à modifier radicalement, sinon à renverser, tout ce qui précède – soit des travaux non moins « scientifiques » mais fondés sur l’étude de cas moins nombreux, et réalisés à partir de techniques de laboratoire et d’analyse des données moins sophistiquées. Comme l’affirme l’auteur avec justesse, « jamais la science n’abolira une question d’historien » (p. 74). Tout au plus, elle la déplace et l’élargit – et la rend toujours plus intéressante.
Patrick Boucheron, Peste Noire, Paris, Seuil, « L’Univers historique », 2026, 576 p., 27 €.
Guido Alfani, « La leçon de la pandémie »,
La Vie des idées
, 11 mai 2026.
ISSN : 2105-3030.
URL : https://booksandideas.net/La-lecon-de-la-pandemie
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[1] Guido Alfani, « Epidemics and Pandemics : From the Justinianic Plague to the Spanish Flu », in C. Diebolt, M. Haupert (eds.), Handbook of Cliometrics. Berlin : Springer, 2023.
[2] Pour ne citer que quelques ouvrages assez récents : Samuel K. Cohn, The Black Death Transformed, Arnold, 2002 ; Oleg Benedictow, The Black Death 1346-1353 : The Complete History, Boydell Press, 2006 ; Monica H. Green (dir.), Pandemic disease in the Medieval world. Rethinking the Black Death, Arc Medieval Press, 2015 ; Bruce Campbell, The Great transition : climate, disease and society in the Late Medieval world, Cambridge University Press, 2016.
[3] Guido Alfani, « Plague in Seventeenth Century Europe and the Decline of Italy : an Epidemiological Hypothesis », European Review of Economic History, vol. 17, 2013, p. 408-430.
[4] Maria A. Spyrou et al., « The source of the Black Death in fourteenth-century central Eurasia », Nature, Vol. 606, 2022, pp. 718-724.
[5] Guido Alfani, « Inequality in history : A long-run view », Journal of Economic Surveys, vol. 39, n° 2, 2025, p. 546-566.
[6] Pour exemple, la peste de 1630 emporte (probablement) environ 2 millions de personnes en Italie septentrionale, et non 1 million comme le rapporte l’auteur (p. 34).
[7] John M. Last, A dictionary of epidemiology, 4e éd. Oxford University Press, 2001, p. 131.
[8] Pour des synthèses récentes, on peut se reporter à Guido Alfani et Tommy E, Murphy, « Plague and Lethal Epidemics in the Pre-Industrial World », The Journal of Economic History, vol. 77, n° 1, 2017, p. 314-343 ; Remi Jedwab, Noel D. Johnson, and Mark Koyama, « The Economic Impact of the Black Death », Journal of Economic Literature, vol. 60, n° 1, p. 132–178.
[9] Gregory Clark, A Farewell to Alms, Princeton University Press, 2007.
[10] Tine De Moor, Jan Luiten Van Zanden, « Girl power : the European marriage pattern and labour markets in the North Sea region in the late medieval and early modern period », The Economic History Review, vol. 63, 2010, p. 1-33 ; Mattia Fochesato, « Origins or Europe’s North-South Divide : Population changes, real wages and the ’Little Divergence’ in Early Modern Europe », Explorations in Economic History, vol. 70, 2018, p. 91-131.