Robert Russ, Motif de Feldbserg

Recension Histoire

La Nature et l’Empire

À propos de : Jawad Daheur et Iva Lučić, dir., Habsburg Natures : Imperial Governance & Environment in Central Europe, 1850-1918, Berghahn


par , le 17 juillet


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Depuis deux décennies les historiens étudient la nature impériale de la Monarchie Habsbourg à travers les identités, les nationalités, ou encore l’État. Mais qu’en est-il lorsqu’on prend au sérieux la question de la « nature », au sens du monde physique dans lequel cette société s’est inscrite ?

L’ouvrage collectif Habsburg Natures : Imperial Governance & Environment in Central Europe, 1850-1918, coordonné par Jawad Daheur et Iva Lučić, mobilise l’histoire environnementale pour éclairer d’un jour nouveau l’Empire des Habsbourg. Les auteurs ne se contentent pas d’importer des approches développées sur d’autres terrains vers un espace géographique où ce champ de recherche est relativement récent, comme en témoigne également la monographie de Robert Mevissen The Danube Empire parue au même moment. Les études contribuent certes au premier chef à l’histoire de l’Europe centrale. Mais J. Daheur et I. Lučić soulignent dans leur introduction qu’en étudiant l’Empire des Habsbourg, demeuré marginal, voire absent de l’histoire environnementale des empires, on ouvre des perspectives plus larges. Cette historiographie, qui a principalement poursuivi les pistes ouvertes par Alfred Crosby et Richard Grove sur les empires ultramarins, a en effet perpétué une division classique qui range les empires dits « continentaux » dans une catégorie à part, et a ainsi limité les comparaisons entre les expériences des empires coloniaux français ou anglais et celles des empires ottomans, russes, ou habsbourgeois. L’un des objectifs du livre est de remédier à cette marginalisation en examinant comment les empires du XIXe siècle ont transformé leurs environnements et se sont réinventés eux-mêmes à travers ce processus.

Il est difficile de dresser un compte-rendu exhaustif d’un ouvrage si riche. Les onze chapitres se présentent sous forme d’études de cas, reprenant différents thèmes classiques de l’histoire environnementale. Les forêts tiennent une place de choix avec six contributions, complétées par des études consacrées à l’eau, aux animaux, ou encore aux ressources comme le charbon ou les fourrages. L’une des forces du livre est de réussir à articuler cette diversité en un tout cohérent. Un peu comme l’Empire des Habsbourg lui-même s’efforçait d’articuler à plusieurs échelles la diversité culturelle, sociale, politique, mais aussi écologique qui le composait [1]. Ce principe au cœur du modèle de gouvernement impérial constituait un défi permanent pour les autorités comme pour les citoyens. En choisissant une approche environnementale, les auteurs approfondissent notre compréhension de ces mécanismes de gouvernance impériale et retrouvent ainsi des interrogations plus générales propres à l’historiographie récente de cet empire composite.

Plusieurs points communs méthodologiques unissent les études. D’une part, les auteurs s’efforcent de porter une attention méticuleuse aux jeux d’acteurs, en particulier aux citoyens qui agissaient aux côtés de l’État impérial. Ils développent ainsi une vision qui refuse les conceptions monolithiques de l’empire pour privilégier une approche par les pratiques et les interactions, laquelle prolonge les histoires politiques en mettant en lumière le rôle décisif de l’engagement de la société civile dans la structuration du système impérial. D’autre part, les auteurs s’engagent dans les perspectives supra-régionales offertes par leurs objets de recherche, et proposent des récits qui relient des acteurs et des régions parfois éloignées. L’ouvrage présente ainsi différentes manières de formuler des récits à l’échelle de l’empire dans son ensemble et de surmonter les limites imposées par les divisions administratives et politiques. La division entre Cis- et Transleithanie héritée du compromis de 1867 a en effet longtemps conduit les historiens à considérer séparément les deux moitiés de l’empire, et à achopper sur le statut particulier de la Bosnie-Herzégovine dans ce système. Dans ces débats autour de la force intégratrice de l’empire austro-hongrois, les entremêlements des dynamiques sociales, légales, culturelles et écologiques ouvrent de nouvelles perspectives pour repenser la nature de l’empire.

Carte 0.2 de l’ouvrage, en libre accès.

Diversité écologique d’un empire composite

Adopter une approche environnementale pour étudier un empire consiste tout d’abord à prendre acte d’un fait : la Monarchie des Habsbourg était aussi une réalité écologique non négligeable pour l’ensemble de l’Europe. Au début du XXe siècle, l’Autriche-Hongrie était par exemple le troisième producteur mondial de pétrole grâce aux ressources de la Galicie [2]. Si les enjeux énergétiques demeurent discrets dans le présent volume, les contributions soulignent la diversité des transformations environnementales impulsées par la construction impériale, notamment à partir du cas des forêts. L’essor de la foresterie industrielle, portée par des entrepreneurs privés et largement soutenue par les autorités impériales, a par exemple contribué à l’exploitation et la disparition des anciennes chênaies de Croatie-Slavonie et de Bosnie-Herzégovine. La transformation des peuplements en Bohême fut également liée aux réactions des acteurs privés et étatiques face aux invasions de scolytes autour de 1870, comme le rappelle Kristina Kaucká. L’affirmation de l’Autriche-Hongrie sur les marchés européens du bois eut des conséquences complexes pour ses forêts. Simone Gingrich et Martin Schmid rappellent que, suivant le mécanisme de la « transition forestière », la surface globale des forêts augmenta au XIXe siècle (comme ailleurs en Europe), et que la végétation s’y densifia, alors que les anciennes pratiques paysannes de collecte et de pâturage étaient progressivement exclues de ces espaces. Toutes les régions ne furent néanmoins pas touchées de la même façon. Robert Skenderović montre que les structures politiques et légales particulières à l’ancienne frontière militaire de Croatie-Slavonie permirent aux paysans de conserver une plus large proportion de leurs usages traditionnels de la forêt en comparaison d’autres provinces.

Les régulations hydrauliques, incarnées aussi bien dans les grands projets d’aménagement du Danube analysés par Robert Mevissen que dans les petites infrastructures rurales d’irrigation étudiées par Jana Osterkamp, révèlent de même comment le pouvoir impérial utilisa la gestion de l’eau pour opérationnaliser son idéologie « civilisatrice » dans des espaces périphériques ou motiver ses interventions diplomatiques envers ses voisins. Wolfgang Göderle ajoute que cette matérialisation du régime impérial dans les infrastructures et les flux de ressources se doublait d’une seconde matérialisation « de papier », portée par la classe moyenne ascendante investie dans l’administration et le développement des sciences naturelles, et visant à fournir les connaissances nécessaires au contrôle de la nature.

Au-delà des ressources

L’Empire des Habsbourg apparaît ainsi bien comme un réseau de multiples éléments du monde physique connectés et interdépendants. Formait-il pour autant un écosystème pour lui-même, s’interrogent J. Daheur et I. Lučić en conclusion ? Leurs études respectives sur les exportations de fourrages et de bois mettent en avant des « tendances à l’extraversion » qui orientaient de nombreuses ressources vers d’autres États européens, particulièrement l’Allemagne. Savoir si cette dernière constituait un écosystème absorbant l’essentiel de l’Europe Centrale au tournant du XXe siècle demandera encore de longs débats aux historiens. Mais ces premières explorations soulignent que les dynamiques spatiales et infrastructurelles ne coïncidaient pas strictement avec les frontières politiques.

Les différents chapitres abordent bien d’autres thèmes de l’histoire environnementale. R. Mevissen et K. Kaucká intègrent par exemple des réflexions sur l’agentivité (agency) des non-humains, mais le livre n’offre pas de réflexion générale sur ce thème. Ségolène Plyer traite également de la notion de réflexivité environnementale, mais à partir de conceptions peut-être trop proches de celles du XXe siècle, ce qui laisse en suspens la question des formes de cette réflexivité plus spécifiques au XIXe siècle. De nombreuses contributions abordent par ailleurs leur sujet d’une façon somme toute assez classique, en commençant par l’étude d’une ressource comme le bois ou le charbon. De tels points de départ permettent d’aborder au fil du texte des interactions avec d’autres non-humains, comme l’évoque S. Plyer à propos des mines de charbon et de leurs liens avec les ressources en bois, en eau, et à la pollution de l’air. Ces éléments pourront offrir de nouvelles élaborations conceptuelles dans des recherches futures, notamment pour proposer des points de vue moins anthropocentrés que la notion de « ressource ». Qu’en serait-il par exemple d’une histoire des forêts qui ne commence pas par le bois, ni même par les arbres pris individuellement, mais par l’unité de plantes, d’animaux et de champignons qui compose une forêt ?

Enjeux environnementaux et coopérations impériales

Appréhender l’Empire des Habsbourg par le prisme de ses réalités écologiques et des liens qu’elles tissent permet aux auteurs de renouveler notre compréhension du fonctionnement quotidien de l’empire. Selçuk Dursun met par exemple en évidence les pratiques d’impérialisme informel autrichien dès les années 1840 pour accéder aux ressources forestières de la Bosnie. Les enjeux écologiques apparaissent alors comme une motivation première de la diplomatie impériale. Qu’il s’agisse des forêts bosniaques ou des aménagements du Danube, ces interventions soulignent le rôle majeur des acteurs non-étatiques au côté du gouvernement impérial. Les communautés locales comme les grandes compagnies d’exploitation forestière ou de navigation inventèrent des moyens de mobilisation pour faire valoir leurs intérêts par le biais de l’État. L’arbitrage entre la multitude d’intérêts privés et étatiques, notamment fiscaux, est un élément récurrent des contributions. Les enjeux de finances publiques (et de dette) apparurent particulièrement fréquemment dans la gestion des forêts.

L’attention portée aux stratégies et aux pratiques des acteurs poursuit au passage d’autres travaux qui ont mis à distance la place supposée des nationalités dans le fonctionnement de l’empire. Si l’on retrouve des traces d’un nationalisme écologique fondant l’appartenance à une communauté sur des liens supposés à une terre et ses paysages, Gábor Egry montre qu’il ne faut pas surestimer la portée de ces discours, qui servaient souvent d’autres stratégies d’ordre économique ou social. Les enjeux liés aux ressources dessinent d’autres lignes de coopérations et de conflits souvent plus pertinentes que la nationalité pour comprendre le jeu politique austro-hongrois. L’étude de J. Daheur sur les lobbys agricoles protectionnistes révèle par exemple des logiques de groupement d’intérêts articulés davantage autour de logiques régionales et sectorielles.

Pris dans son ensemble, l’ouvrage invite ainsi à préciser le concept d’empire coopératif proposé par J. Osterkamp et à réviser les schémas trop simples d’opposition entre centre(s) et périphérie(s) impériale(s) [3]. La proximité entre institutions impériales et acteurs locaux, ainsi que la capacité des acteurs non-étatiques à se coordonner à l’échelle de plusieurs provinces, apparaissent comme des éléments clefs pour comprendre leurs capacités respectives à faire advenir des projets. Ces dynamiques de coopération dessinent une certaine hiérarchisation entre les provinces à l’intérieur de l’empire. Comme le souligne I. Lučić à propos des lobbys de la foresterie, toutes les provinces n’étaient pas à égalité dans cette dynamique de coopération. Les provinces occidentales de l’empire semblaient bien mieux organisées que leurs homologues de Transleithanie, et poursuivaient une intégration très sélective dans la mesure où elle visait à exclure les intérêts bosniaques au profit des leurs. Dans l’ensemble, l’ouvrage plaide pour une vision nuancée de la nature paradoxale de l’empire, à la fois force d’intégration et créateur d’asymétries entre ses différentes parties.

Conclusion

Comme le soulignent les coordinateurs de l’ouvrage, cette histoire environnementale de l’empire des Habsbourg n’en est qu’à ses débuts. De nombreux autres chantiers de recherches restent à explorer, comme l’histoire urbaine, les épidémies, les pollutions, la gestion des déchets ou encore les risques naturels. Les premiers jalons permettent néanmoins de proposer une image originale au regard de la littérature existante. Contrairement aux empires coloniaux, l’Empire des Habsbourg n’a pas pratiqué de politique d’implantation coloniale ni de violence systématisée dans son intrusion dans les sociétés locales. Alors que la rhétorique de la civilisation et de l’orientalisme environnemental est commune avec d’autres empires, les modes d’actions politiques et le degré d’engagement civique des sociétés locales semblent différents. De quoi donner du grain à moudre aux réflexions sur les liens entre sociétés locales, structures impériales et environnement au-delà de la seule Europe Centrale.

Jawad Daheur et Iva Lučić, dir., Habsburg Natures : Imperial Governance & Environment in Central Europe, 1850-1918, New York / Oxford : Berghahn, 2025, 390 p. (ISBN : 978-1-83695-227-5).

par , le 17 juillet

Pour citer cet article :

Corentin Gruffat, « La Nature et l’Empire », La Vie des idées , 17 juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/La-Nature-et-l-Empire

Nota bene :

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Notes

[1Suivant l’analyse novatrice proposée par Deborah R. Coen, Climate in Motion : Science, Empire, and the Problem of Scale, Chicago, University of Chicago Press, 2018.

[2Alison Fleig Frank, Oil Empire : Visions of prosperity in Austrian Galicia, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2005.

[3Jana Osterkamp, «  Cooperative Empire : Provincial Initiatives in Imperial Austria  », Austrian History Yearbook, 2016, vol. 47, p. 128 146.

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