Beaucoup d’amateurs de tennis sentent bien que Roger Federer a quelque chose de plus que les autres grands champions de sa génération et de celles qui ont précédé. En lisant ce livre, ils découvriront le point de vue passionné d’un homme cultivé, nourri de réflexions personnelles et d’anecdotes significatives. Ce dernier, âgé d’une quarantaine d’années, comme le champion dont il a suivi la carrière parallèlement à sa propre vie, est à la fois docteur en histoire de l’art moderne et amateur de tennis, ce qui l’incite à être constamment partagé entre l’analyse détaillée du spécialiste et l’enthousiasme sans concession du supporter.
Le sportif comme artiste
La thèse principale de l’ouvrage est que Federer est davantage qu’un sportif de haut niveau, il n’est rien de moins qu’un personnage historique et un artiste de son sport, et même un « artiste » tout court (chap. 1). Mais quel artiste ? Un artiste de l’ordre des grands peintres, stratèges et écrivains de la Renaissance (qui se situent au sommet de la hiérarchie personnelle de l’auteur), plutôt qu’un artiste de music-hall ou de cirque, jongleur ou funambule, pourtant capable des mêmes prouesses physiques, de ces coups de génie soudains qui font lever un stade. Le grand art selon Léonard de Vinci est en effet cosa mentale, et pas seulement performance purement corporelle. Et Federer un body artist qui s’ignore. Le sport peut accéder à l’art quand la force brute est maîtrisée par la technique et magnifiée par le style.
Car il s’agit pour l’auteur d’admirer, mais surtout de valoriser son admiration, dans une sorte de fanatisme éclairé. On sent que le sport est pour lui au départ une discipline secondaire, comme le journalisme sportif une catégorie inférieure pour l’écrivain, alors là même qu’il en adopte le caractère le plus courant, à savoir l’emphase théâtrale et l’exagération sans bornes, allant jusqu’à comparer le champion à un demi-dieu voire à un Christ en larmes au moment de la défaite… Comment passe-t-on du sport à l’art, et de l’art à la sainteté ?
La beauté du résultat
Le sport comme compétition est une recherche triviale de la performance, de la vérité indiscutable concrétisée par le chronomètre ou le décimètre. Untel a gagné, l’autre a perdu. Peu importe la manière. Mais c’est aussi une invention de l’aristocratie anglo-saxonne pour maintenir la jeunesse en bonne santé, dans un état d’esprit à la fois guerrier et compétitif. Le sport est devenu peu à peu à l’image de la société capitaliste et de son support darwinien. Apprendre, travailler, s’adapter, conquérir. Une image de la réussite assez cruelle et sans compassion ; fortune et gloire pour les uns, malheur aux vaincus qui se partagent les miettes.
Cependant le geste sportif est aussi devenu indirectement pour le spectateur un moyen d’apprécier la beauté du corps en mouvement par le style plus ou moins harmonieux de l’athlète, mélange d’efficacité et de facilité. C’est là que le tennis et l’art se trouvent parfois un domaine commun, en particulier avec la danse, bien que celle-ci n’ait pas la même vocation expressive ou émotionnelle, ni surtout le même désintéressement quant au résultat. C’est là aussi qu’une autre forme de valeur peut apparaître, une valeur esthétique indépendante de la victoire ou de la défaite.
La victoire et la grâce
Certains joueurs sont plus beaux à voir jouer que d’autres, le public ne s’y trompe pas, et c’est bien le cas de Federer ; cela tient entre autres à la fluidité de ses gestes et au minimum d’énergie qu’il produit pour un maximum d’efficacité de ses coups. Bien que son talent ne se soit pas manifesté très tôt, il reste un mystère, à la fois mélange d’inné et d’acquis, dans des proportions indécelables. Fabien Lacouture évoque la notion intraduisible de sprezzatura, ou manière de « travailler à cacher le travail » pour aboutir à une apparente facilité (chap. 6). Mais il reconnaît que Federer cherche avant tout l’efficacité ; l’élégance lui est donnée de surcroît, comme une grâce divine.
C’est surtout pendant l’entraînement que la pureté de son swing est la plus flagrante, car libéré de toute compétition, Federer est constamment à la recherche du geste parfait, celui qui consiste à donner l’impression d’un effort nul pour envoyer la balle exactement où il veut. Cela tient également au poids inhabituellement élevé de sa raquette, dont il semble jouer sans souffrir du manque de maniabilité, grâce à la précision de son timing. Un esthète parlera de beauté, un scientifique de biomécanique. D’autres joueurs possèdent un style admirable, comme le Bulgare Grigor Dimitrov, surnommé justement « Baby Fed », ou encore le Français Richard Gasquet… mais ceux-là ne gagnent pas de tournois majeurs. Et au tennis, l’arbitre ne décerne pas de note artistique.
Un joueur dans l’Histoire
La seconde thèse développée par l’auteur paraît plus justifiée, quoique moins originale : Federer est également un « historien » de son sport (page 31). En effet le tennisman est l’héritier tout à fait conscient d’une filiation qui remonte à Rod Laver, et qui passe par Stephan Edberg, Boris Becker et Pete Sampras, tous pratiquants du service-volée sur surface rapide. Et Federer a réussi à prolonger sa carrière en faisant évoluer constamment sa raquette et son jeu pour « tenir » l’échange du fond du court ; il a étudié le style de ses maîtres de façon à rassembler dans sa palette la totalité des coups du tennis, n’hésitant pas à s’inspirer du service de Sampras comme de la montée au filet d’Edberg. Il est devenu ainsi un joueur complet, « à la fois classique et moderne », capable de rappeler les géants du passé comme de servir de référence aux générations qui vont suivre. Sans révolutionner le jeu comme Borg en son temps, il a mis à jour et perfectionné le vocabulaire du tennis.
À la beauté de son style, Federer ajoute la variété de ses coups, une improvisation, des traits fulgurants pour résoudre une équation géométrique en temps réel et surprendre son adversaire ; de ce côté l’auteur n’oublie aucune forme de créativité de la part de son modèle. Federer arrive à un moment-clé où le revers lifté à une main peut encore rivaliser avec les « rameurs » de fond de court, avant la quasi-disparition du jeu de service-volée due au ralentissement des surfaces et à l’évolution des raquettes et des cordages. Selon Rod Laver, le champion suisse joue au tennis « comme il doit être joué », dans les règles de l’art. Son coup droit est selon John Mac Enroe « le chef-d’œuvre de notre sport », un classique à étudier dans les écoles.
La fabrique du prestige
Contrairement à Cassius Clay ou Maradona, qui ont utilisé et dépassé leur statut de sportif pour devenir des représentants populaires, voire des acteurs politiques, le champion suisse a gardé une certaine neutralité en capitalisant sur son talent et sur son image, de façon à obtenir une immense fortune et une célébrité mondiale sans déplaire à personne, ni par ses actions ni par ses déclarations. Il incarne ainsi la réussite personnelle dans un sport individuel, capable de gagner en équipe la coupe Davis pour son pays sans que cette participation interfère avec les priorités de sa carrière. Le tennisman le plus parfait ne peut donner que ce qu’il a ; il ne semble pas vouloir sortir du cadre qu’il s’est imposé et dont il maîtrise également la dimension médiatique.
Federer est indiscutablement un très grand champion, une figure de sa discipline, le joueur le plus complet et le plus doué de sa génération, mais à peine quatre ans après sa retraite sportive, peut-on déjà l’ériger en icône ? Depuis que le sport est devenu un spectacle mondialisé, la mise en valeur du champion par l’image lui permet d’entrer de son vivant dans l’Histoire de sa discipline. La machine télévisuelle concentre et accélère le phénomène de la fabrication des idoles, avant même qu’elles soient mises à l’épreuve du temps. Le spectateur assiste en direct à la mort symbolique de la balle de match et aux larmes de la défaite, dans une mise en scène en gros plan du visage du héros. Et l’amateur y trouve une émotion qui échappe au domaine de la fiction cinématographique. Le champion rejoint la star de cinéma – la vérité en plus.
Le champion comme icône
Les figures de l’artiste et de l’homme d’action, séparées dans la vision classique, se rejoignent dans la perspective moderne de la performance spectaculaire. La médiatisation transforme l’arène sportive en grand-messe télévisuelle, et le héros, si lointain sur le court central du stade, en acteur de sa propre destinée, partageant la vie des téléspectateurs. Dans ces conditions l’homme Federer acquiert une dimension universelle par un processus d’identification du spectateur à l’image du héros : je suis celui que je vois, et à qui j’ai envie de ressembler ; son histoire est la mienne, car son cœur bat comme le mien. Rien d’étonnant alors à ce que la souffrance du champion dans la défaite rejoigne l’iconographie religieuse d’un Christ sur la croix au moment du doute suprême. « Bon Dieu, ça me tue… » lâche Federer dans un sanglot après avoir perdu en finale ; comme Jésus dans un souffle : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (p. 130) Le sport de haut niveau se situe ainsi au croisement entre le corporel et le spirituel, entre le vulgaire et le sacré.
Les icônes sont à l’origine des images pieuses que l’on sort du temple une fois par an pour les montrer dans la rue afin d’honorer leur souvenir. Aujourd’hui le terme s’est étendu aux personnalités qui ont marqué l’Histoire par leur action et leur influence. Dans le domaine du sport, Federer est passé du statut de grand champion à celui de légende vivante puis d’icône du tennis en gagnant 20 tournois du Grand Chelem. Pourtant, si l’on s’en tient aux résultats, son palmarès a été dépassé par celui de Rafael Nadal puis de Novak Djokovic. Mais justement, ce qui fait la grandeur de Federer, c’est d’avoir perfectionné son style et gagné ou perdu avec la manière en faisant du tennis un spectacle à la fois esthétique et intellectuel. Malgré le professionnalisme et les enjeux financiers, Federer nous rappelle qu’il est toujours possible que le tennis reste un jeu, et pas seulement un combat, même si l’on constate actuellement une évolution technique vers la régularité en fond de court, qui se traduit par une lassitude toujours plus grande pour le spectateur.
Fabien Lacouture, Federer, Les Pérégrines, collection « Icônes », 2026, 154 p., 16 € (ISBN : 9791025207109).