Recension International

Dossier / Ce que l’extrême droite fait au monde

Cartographie des cyber-réacs

À propos de : Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard


par , le 8 juin


La pensée néoréactionnaire qui se développe aujourd’hui sur le net est-elle la matrice idéologique du trumpisme ? Peut-être, mais il est difficile d’évaluer la réception de ses idées au-delà de cercles très restreints.

Le 26 janvier 2026, l’homme d’affaires américain Peter Thiel était reçu à l’Institut de France à l’issue d’un cycle de séminaires sur « l’avenir de la démocratie ». Cette visite fit l’objet de nombreux commentaires, de nombreux médias relevant sa vision apocalyptique du monde, ses références à l’Antéchrist et sa détestation de la démocratie au cours d’un discours qualifié d’« halluciné » ou de « technofasciste ».

Quel sens faut-il donner à ces épithètes et quelle importance faut-il accorder à Thiel dans le domaine des idées politiques ? Financier et grand patron de l’industrie de la « tech » aux États-Unis, il n’est en effet ni philosophe ni représentant politique. L’ouvrage d’Arnaud Miranda, docteur en théorie politique, constitue une parfaite entrée en matière afin de comprendre ce phénomène. Les Lumières sombres est publié par Gallimard en partenariat avec Le Grand Continent, revue de géopolitique qui s’efforce depuis plusieurs années de traduire, décrypter et faire connaître les textes fondateurs de la pensée dite « néoréactionnaire » (ou NRx) et leurs auteurs. Outre les nombreuses publications sur le site du Grand Continent, on pense également à L’Empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA (Gallimard, 2025), compilation de plusieurs textes dirigée par Giuliano Da Empoli.

La matrice idéologique du nouveau trumpisme

L’ouvrage adopte une triple démarche de définition, de contextualisation et d’exégèse, car il s’agit pour l’auteur de « cartographier » la « constellation néoréactionnaire » dans un premier travail appelé à être poursuivi. Le premier mérite de l’ouvrage est de contextualiser la mouvance réactionnaire dans l’histoire récente de la droite américaine et d’en retracer l’influence intellectuelle sur la politique contemporaine, au travers de ses relais idéologiques, organisationnels et financiers auprès de l’administration Trump. Source de renouvellement du trumpisme, la pensée néoréactionnaire (auto-proclamée comme telle par ses théoriciens) constitue pour A. Miranda la matrice idéologique du second mandat de Donald Trump. Selon l’auteur, il s’agit en effet d’une « contreculture numérique » (p. 12), enracinée dans les moyens de communication du net (blogs, forums, usage de mèmes et du « trolling ») et dont la visibilité s’est accrue dans le sillage de l’« alt right » américaine au cours des années 2010.

Cinq principes fondamentaux structurent la pensée de ses théoriciens : l’existence de hiérarchies naturelles au sein de l’humanité (fondées sur des catégories genrées, raciales et sociales), une vision pessimiste de la nature humaine (essentiellement violente et belliqueuse), une détestation radicale de la démocratie (inefficace et corrompue), la revendication d’un droit individuel et collectif à la sécession, c’est-à-dire à rompre avec l’État pour fonder une nouvelle communauté politique, et enfin un fort optimisme à l’égard du progrès technologique.

De manière particulièrement pédagogique et utile pour les lecteurs souhaitant découvrir les idées et les acteurs de cette mouvance, A. Miranda décrypte les principaux écrits de chacun des plus importants auteurs néoréactionnaires pour en retracer le parcours et les idées. Le premier d’entre eux est Curtis Yarvin, à qui l’on doit la métaphore « red pill », inspirée par le film Matrix et particulièrement en vogue dans les réseaux masculinistes. En référence à la scène où le protagoniste du film doit choisir entre deux pilules – l’une rouge lui permettant de voir le monde tel qu’il est réellement et l’autre bleue le laissant dans l’ignorance – le contenu « red pill » prétend rétablir un discours de vérité par opposition aux croyances issues de la doxa libérale. Ses essais, rassemblés au sein du blog intitulé « Unqualified Reservations » (2007) et publiés sous pseudonyme, proposent une abolition pure et simple de la démocratie. Celle-ci serait remplacée par un modèle politique alternatif, destiné à faire régner l’ordre : celui d’un État-entreprise auxquels les individus consentiraient de manière contractuelle et dont l’avènement serait rendu possible par l’abolition de ce qu’il nomme la « Cathédrale », constituée des médias, des universitaires et des fonctionnaires qui soutiendraient la démocratie libérale par intérêt.

Autre figure de référence NRx, Nick Land, ancien professeur de philosophie britannique, est à l’origine de l’accélérationnisme, une théorie prescrivant d’accélérer le déploiement du capitalisme, entravé par la démocratie et l’expansion de l’État, et détaillée dans une série de posts de blogs, intitulée « The Dark Enlightenment » (ou « Les Lumières sombres », 2012). À cette réflexion sur l’État, le capitalisme et la disparition de la démocratie s’ajoutent des propos davantage centrés sur les hiérarchies raciales et de genre émanant de personnalités des réseaux sociaux comme Sprandrell ou Bronze Age Pervert, partisans d’une régénération civilisationnelle et génétique de l’occident. À cet écosystème des réseaux sociaux se mêlent enfin des financiers de la tech, qui en assurent la promotion politique tout en participant à la production d’idées. Peter Thiel (« The Education of a Libertarian », 2009) ou l’investisseur Mark Andreessen (« The Techno-Optimist Manifesto », 2023) préconisent un réveil moral et anthropologique de l’Occident grâce à l’innovation technologique et aux génies créatifs qui la conçoivent.

Un « succès » en demi-teinte

L’ouvrage évalue les implications politiques du mouvement à plus large échelle pour en évaluer le « succès » idéologique, qui provient selon A. Miranda de son caractère contre-culturel au travers d’une production en ligne, en marge des circuits médiatiques, académiques et éditoriaux traditionnels. In fine, cette pensée esquisse « à quoi pourrait ressembler un mode postpolitique » (p. 140), où les individus ne seraient plus des citoyens au sein d’une communauté politique commune, mais des clients profitant des services d’un État-entreprise à la tête d’un vaste marché. L’auteur fait le diagnostic d’un réel succès de la pensée néoréactionnaire : en ce qu’elle inventerait un système politique alternatif à la démocratie, celle-ci serait le symptôme du bouleversement géopolitique plus large que constitue la vague illibérale à l’assaut des démocraties libérales. Ainsi, pour A. Miranda, si le coup d’État monarchique que les NRx appellent de leurs vœux n’a certes pas eu lieu, le succès du mouvement réside néanmoins en ce qu’il contribue à « restructurer l’espace politique des démocraties » (p. 140).

Le diagnostic semble toutefois en demi-teinte, car l’auteur souligne aussi que le succès de la néoréaction dans la durée risque d’être mis à mal par la fragmentation des différents tenants idéologiques du trumpisme. En d’autres termes, rien n’indique que quelqu’un d’autre que Donald Trump réussisse à faire la synthèse des différentes tendances de l’extrême droite, jusqu’à englober les idées néoréactionnaires. On est par ailleurs frappé, à la lecture du livre, par l’omniprésence de cette fragmentation d’acteurs comme de théories au sein de la mouvance néoréactionnaire, dont le corpus théorique apparaît souvent sans grande cohérence, parfois même contradictoire. Le succès de la néoréaction semble également en demi-teinte en ce qui concerne sa diffusion internationale. L’Argentin Javier Milei n’est pas lui-même néoréactionnaire, malgré une diffusion de ces idées dans les cercles proches qui lui sont proches. En France, la traduction et la diffusion des textes restent circonscrites à quelques organes, comme le blog du collectif RAGE Culture (dont le nom est une référence directe à Curtin Yarvin), et la maison d’édition de l’identitaire Julien Rochedy, qui publie une traduction imprimée des textes de Yarvin. A. Miranda remarque enfin l’absence de réelle diffusion au sein des partis politiques malgré l’apparition d’une droite réactionnaire et d’inspiration libertarienne en ligne, et semble juger peu crédible que les idées de la néoréaction pénètrent durablement la culture politique française, peu propice selon lui aux idées libertariennes.

Quelles réception et appropriation sociale de ces idées ?

Comment évaluer le « succès » de ces idées, en termes de diffusion, de réception et d’adhésion ? C’est vraisemblablement sur ce point que l’on peut espérer de futures études sur la sociologie de la réception pour en préciser l’étendue et les acteurs. Pour évaluer le « succès » ou la « réussite » de la néoréaction (l’objet du dernier chapitre), il faut en effet s’interroger sur la réception des idées au-delà des élites financières et politiques. S’agit-il d’un mouvement essentiellement élitaire ? Faut-il parler d’une idéologie, d’une doctrine, d’un mouvement ? Dans quels réseaux ces idées circulent-elles ?

Le livre s’achève sur un plaidoyer pour que l’on prenne au sérieux des idées politiques, mais à la lecture on se demande si ces idées correspondent à un mouvement social, autrement dit si elles parviennent à s’ancrer dans la société en dehors des espaces de production et de diffusion d’Internet. On peut penser ici aux apports de l’historiographie du conservatisme étasunien, pléthorique depuis une vingtaine d’années, sur la manière dont les idées conservatrices se sont diffusées au sein du parti républicain et de ses électeurs. L’historienne Lisa McGirr a ainsi montré dans son ouvrage Suburban Warriors (2000), une enquête mêlant histoire sociale et histoire urbaine, que c’est à partir du moment où les idées conservatrices ont structuré et se sont ancrées dans l’expérience sociale quotidienne des individus et des collectivités qu’elles ont donné lieu à de véritables changements politiques, à l’échelle locale d’abord, puis à l’échelle nationale.
Étudier la mouvance NRx en miroir de sa réception, et non seulement du point de vue de la production, permettrait d’en établir la véritable portée et de donner corps aux catégories utilisées par les acteurs eux-mêmes.

L’ouvrage donne en effet à voir une galaxie politique très cloisonnée entre « technofuturistes », « technolibertariens », « néoréactionnaires », les tenants de « l’alt-right », du « paléo-conservatisme », du « paléo-libertarianisme » et du « national-populisme ». Selon le séquençage d’A. Miranda, le néoconservatisme de G. W. Bush aurait laissé place à l’« alt-right », qui aurait à son tour fait place à la néoréaction. Il s’agirait ici de davantage décrypter cette hyper-catégorisation et ce séquençage, qui correspondent vraisemblablement à la manière dont les groupes et les individus s’autodéfinissent les uns par rapport aux autres. Au-delà des définitions que peuvent leur donner les historiens, quel sens les acteurs eux-mêmes attribuent-ils à ces catégories ? Faut-il nécessairement les reprendre et les distinguer de manière aussi schématique ?

Au rebours de cette hyper-catégorisation, l’historiographie récente a plutôt mis l’accent sur les porosités entre les différentes tendances de la droite américaine pour en expliquer le succès idéologique et électoral au XXe siècle, ainsi que l’avènement de Donald Trump au sein du parti républicain. Le « fusionnisme », antérieur aux années Reagan, fut une stratégie pensée dès les années 1950 par les intellectuels se revendiquant « conservateurs » fédérés autour de la publication National Review, comme William F. Buckley Jr. ou Frank Meyer. Le « conservatisme », tel que ces derniers le théorisent, fut un courant visant moins à protéger le statu quo et la stabilité politique (p. 18) qu’à opérer un véritable retour en arrière pour revenir sur l’héritage politique du New Deal de Franklin D. Roosevelt, tout en contestant la popularité des libéraux au sein du parti républicain. Il s’agissait dès lors de « fusionner » différentes tendances de la droite américaine – anticommunisme, libertarianisme et traditionalisme – afin de constituer une majorité électorale.

Comprendre les idées de la néoréaction constitue sans aucun doute une clef pour décrypter les évolutions récentes de la politique étasunienne. Toutefois, des études sur la circulation, la réception et la diffusion sociale de ces idées permettraient de confirmer ou au contraire de nuancer leur importance dans les recompositions et les succès électoraux du trumpisme, et plus généralement des extrêmes droites, depuis 2020.

Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, 2025, 176 p., 18 €.

par , le 8 juin

Pour citer cet article :

Tamara Boussac, « Cartographie des cyber-réacs », La Vie des idées , 8 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Arnaud-Miranda-Les-Lumieres-sombres

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