Le Marché de Szolnok, par August von Pettenkofen

Recension Histoire

Une vie de vagabond

À propos de : Serena Luzzi, Identità bugiarde. Vagabondi, repressione, resilienza nell’Ottocento asburgico, Roma, Viella


par , le 17 septembre


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L’Empire austro-hongrois voulait imposer la sédentarité à ses sujets, mais la pauvreté qui régnait dans certaines régions a engendré de nombreuses migrations, qui échappaient souvent au contrôle policier.

Dans Identità bugiarde. Vagabondi, repressione, resilienza nell’Ottocento asburgico, Serena Luzzi explore le phénomène de la mobilité irrégulière au travers du parcours d’un homme arrêté au moins dix-huit fois entre 1866 et 1894. Cette recherche a débuté avec la découverte d’un procès-verbal, long de vingt-six pages, d’un interrogatoire conduit en 1868 à Trente, une ville aujourd’hui italienne, alors sous domination habsbourgeoise. L’homme interrogé est connu sous le nom de Gustav Kaiser Bedolzky, même si, pour les autorités autrichiennes, comme pour l’historienne, un doute subsiste jusqu’à la fin de sa vie sur son nom de naissance. Kaiser Bedolzky a été arrêté pour vagabondage, mendicité et usage d’une fausse identité. Cette combinaison de délits, plutôt banale au XIXe siècle, servait à criminaliser les individus qui, comme lui, faisaient fi de la sédentarité. Les « identités mensongères » annoncées dans le titre sont donc celles des hommes et des femmes qui achètent ou falsifient des documents d’identité pour faire vivre leur aspiration à la mobilité que les autorités leur refusent.

Où est né Gustav Kaiser Bedolzky ?

Si la mobilité irrégulière n’est pas une invention du XIXe siècle, elle est, en revanche, progressivement enserrée dans un dispositif de contrôle inédit. Entre 1863 et 1939 pour l’Autriche, ou jusqu’en 1948 pour la Hongrie, l’assistance communale aux « indigents », aux personnes âgées ou aux chômeurs est couplée à une obligation d’être domicilié dans la commune. Tout individu devait alors posséder une « Heimat », un lieu d’origine, et un « Heimatrecht », entendu comme un droit, mais aussi un devoir de résider. Cette norme qui vise à imposer la sédentarité comme une valeur cardinale de l’organisation sociale, achoppe sur la réalité sociale de la pauvreté, bien plus mobile que ne le voudraient les autorités. Avec l’essor des migrations, la moitié des habitants de Vienne est, par exemple, composée d’individus sans Heimat. La rigidité des lois est assortie d’un dispositif répressif puisque l’indigence est considérée comme un délit : en 1873, les vagabonds, définis comme ceux qui n’ont pas de travail ou de revenu honnête, sont passibles d’une peine de 8 jours à 1 mois de prison, pouvant être, en 1885, prolongée d’un à trois mois. Le transfert forcé des individus déclarés « indigents » vers leur commune d’origine est aussi organisé.

L’interrogatoire de Kaiser Bedolzky vise donc d’abord à éclaircir son lieu de naissance, une information qu’il ignore ou qu’il préfère tenir secrète. Le sujet est lourd d’enjeux légaux, connus de Kaiser Bedolzky, mais sans doute est-il aussi source de douloureuses frustrations personnelles. Au cours d’un interrogatoire, Bedolzky pleure et menace de se suicider si la question de ses origines continue à lui être posée. Sa mère pourrait avoir accouché sur les routes, ce qui expliquerait l’absence de certificat de baptême et son identité nominale flottante : dans les vingt premières années de sa vie, Gustav était aussi appelé Augusto ou Adolfo. Il est aussi possible que Bedolzky ait préféré rester loin d’une communauté d’origine quittée à la suite d’un évènement dramatique.

Avec des sources judiciaires rédigées pour incriminer, l’historienne ne peut de toute façon pas accéder à la vérité factuelle de la vie de Kaiser Bedolzky. D’ailleurs, c’est plutôt le faux qu’elle peut établir avec certitude en observant les incohérences du récit, notamment lorsque Kaiser Bedolzky évoque sa naissance. Il déclare dans certains interrogatoires être né à l’orphelinat des enfants trouvés de Vienne, d’une mère immigrée de Bohême qui travaillait comme cuisinière. Cette affirmation, qui vise à obtenir la Heimat à Vienne, se révèle mensongère puisque son nom ne figure pas dans les registres de l’orphelinat. Kaiser Bedolzky la sait néanmoins crédible car, à la fin des années 1830, un tiers des enfants nés à Vienne voyaient le jour dans la maison des accouchements de l’orphelinat. Ils naissaient de mères le plus souvent célibataires, domestiques, âgées en moyenne de 26 ans, et émigrées de Bohême, de Moravie ou de Hongrie. La manière dont cet homme, sommé de se raconter, tisse le faux et le vraisemblable crée une réalité administrative avec des effets tangibles puisqu’à l’issue de l’enquête, une décision est prise, quand bien même les autorités ne se déclarent pas en mesure d’obtenir des informations fiables sur son origine. Puisqu’il y a passé une nuit en décembre 1866, la ville de Trente est désignée comme Heimat temporaire puis définitive de Kaiser Bedolzky, au grand dam du podestat qui cherche à se débarrasser de ce résident indésirable.

Savoir-faire itinérants : se déplacer malgré le contrôle

Le cas minutieusement analysé de Kaiser Bedolzky permet à Serena Luzzi de réfléchir aux limites du contrôle. La montée en puissance des dispositifs de contrôle coexiste avec l’essor des stratégies d’évasion. Malgré le nombre croissant de formulaires et de procédures, la surveillance du vagabondage demeure une affaire d’hommes et d’apparences, par exemple lorsque les policiers en bourgeois contrôlent les voyageurs dans les gares. Les forces de l’ordre expriment d’ailleurs un sentiment d’impuissance car le contrôle des identités et des mobilités leur apparaît bien souvent comme une « chimère » (p. 56). Adopter le point de vue de ceux qui persistent à vivre sur la route malgré la criminalisation dont ils font l’objet autorise une histoire de la mobilité à rebours des visions techno-positivistes des outils du contrôle. En l’absence d’un fichier d’état civil centralisé ou d’un lieu de naissance qui permettrait de consulter le registre des baptêmes, Kaiser Bedolzky demeure le seul acteur capable de trancher entre le vrai et le faux.

Parmi les savoir-faire vagabonds qui visent à déjouer la loi de 1873, une stratégie fréquente consiste à voler ou à se procurer un livret de travail itinérant. Ce dernier atteste d’un statut social et fournit une motivation légitime à l’itinérance puisque les apprentis devaient parcourir le pays pour se former auprès des compagnons. Il permet aussi de bénéficier de l’assistance fournie par les associations de métiers. Les documents d’identité comme les livrets de travail ou les cartes de légitimation font donc l’objet d’un véritable commerce.

Finalement, si l’on cumule l’ensemble des peines pour vol, fraude, utilisation de fausse identité ou mendicité, Kaiser Bedolzky a passé six années de sa vie en prison. Cette sévère répression affaiblit, prive temporairement de liberté, mais ne parvient jamais à imposer un lieu de vie à Kaiser Bedolzky.

Une « Mitteleuropa vue d’en bas »

Dans le récit de vie de Kaiser Bedolzky, la Mitteleuropa formée par les territoires de l’empire austro-hongrois n’est pas une idée abstraite ou un concept culturel, mais un espace parcouru à pied ou en wagon. Tout l’enjeu du livre est d’extirper la réalité sociale de la vie itinérante des poncifs et des imaginaires criminels qui l’entourent. Le vagabondage dont il est question dans cette étude n’est pas l’expression d’un penchant anhistorique pour l’aventure, mais une pratique ancrée dans les dynamiques socio-économiques de l’industrialisation du XIXe siècle. Emilie, la mère de Bedolzky, a quitté sa Bohême natale alors plongée dans une crise économique aggravée par la concurrence russe et l’introduction de la mécanisation dans le travail du lin et du coton. Elle se déplace vers le bassin d’emplois viennois, puis vers les régions occidentales de l’empire où elle gagne sa vie comme musicienne de rue.

Selon Serena Luzzi, l’enfance itinérante de Kaiser Bedolzky n’est pas synonyme de dénuement total : sa mère est en mesure d’assurer ses dépenses et une éducation élémentaire puisqu’il connaît les rudiments de lecture et d’écriture. La période la plus stable de sa vie se situe entre ses dix et treize ans, lorsqu’il est placé dans un cirque pour s’occuper des chevaux. De cet apprentissage, Kaiser Bedolzky conserve une aptitude à travailler avec les chevaux et s’emploie, à plusieurs reprises, comme cocher. Il se dit catholique, mais sa trajectoire donne à voir l’entrelacement des nationalités et des religions dans les différents territoires de l’empire austro-hongrois. À Buda, il est par exemple embauché comme cocher par un marchand juif. Or l’égalité juridique n’est accordée aux juifs de l’empire qu’en 1867. En dépit de ces fortes divisions juridiques, symboliques et sociales, Kaiser Bedolzky semble avoir été ouvert aux différentes communautés : même si rien ne l’y oblige, il participe par exemple volontiers aux fêtes religieuses juives. Il est également employé un temps comme cocher par des Tsiganes, que l’ordonnance du 14 septembre 1888 décrit comme la « plaie du pays ».

Enfin, au XIXe siècle, le service militaire devient un facteur de mobilité supplémentaire, notamment lorsqu’il devient universel en 1868. À ses vingt ans, Kaiser Bedolzky quitte le territoire autrichien pour la Suisse afin de se soustraire à l’obligation de la conscription, imposée aux catégories de populations dites « dangereuses » comme les criminels, les indigents et les chômeurs qui peuplent une infanterie en mal d’hommes depuis la défaite autrichienne à Solférino en 1859.

Le livre de Serena Luzzi procède ainsi par tableaux de la vie itinérante, ce qui rend sa lecture passionnante et restitue les larges horizons des existences mobiles. Certaines digressions, comme celle sur le voyage vers Constantinople depuis le Danube, sont parfois insuffisamment justifiées. Kaiser Bedolzky ne semble en effet pas s’y être rendu puisqu’il préfère arpenter les territoires germanophones où il peut plus facilement trouver un travail journalier. La trajectoire de Kaiser Bedolzky montre d’ailleurs comment les vicissitudes de l’itinérance d’un anonyme ont été marquées par la recomposition des frontières. En 1866, sa première arrestation à San Bonifacio, près de Vérone, se solde par une incarcération de six mois ; à sa sortie de prison, la Vénétie n’appartient plus à la monarchie habsbourgeoise, ce qui lui vaut d’être expulsé vers Vienne.

Le vagabondage, ou comme le nomme Kaiser Bedolzky « une errance sans fin » (« un continuo girovagare », p. 124), est une situation de pauvreté choisie qui lui permet de délaisser une situation de pauvreté imposée, rendue certes moins dure par l’accès aux aides communales, mais aussi plus contrôlée. Bedolzky aurait pu rester à Trente, dans la ville qu’il a obtenue comme Heimat. Il y aurait reçu un subside et un travail, mais il aurait alors perdu la liberté de mouvement qu’il revendique dans une lettre adressée aux autorités municipales en 1894. Comme le formule Serena Luzzi, le vagabondage n’était pour lui un parcours ni nécessaire ni inévitable. Sans romantiser les vies mobiles, faites d’expédients, de travail à la journée et de poursuites judiciaires, l’historienne parvient à restituer une vision du vagabondage décentrée des institutions de contrôle et de répression, in fine incapables d’éclaircir l’origine et la fin de Kaiser Bedolzky dont la trace se perd en 1895.

Serena Luzzi, Identità bugiarde. Vagabondi, repressione, resilienza nell’Ottocento asburgico, Roma, Viella, 2025, 160 p., 19 euros.

par , le 17 septembre

Pour citer cet article :

Roxane Bonnardel Mira, « Une vie de vagabond », La Vie des idées , 17 septembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Serena-Luzzi-Identita-bugiarde

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