Recension Histoire Sciences

De l’astrologie à la science

À propos de : Pascal Richet, Des savants et des dieux. I. De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science, Les Belles Lettres


par , le 25 février


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La pensée cosmologique des Mésopotamiens, où ciel et terre sont structurés de la même manière, révèle un certain rapport au monde. Et si l’astrologie avait été l’ancêtre de l’astronomie et, plus généralement, de la pensée scientifique ?

La croyance en l’astrologie est souvent perçue comme la survivance de superstitions que la rationalité moderne ne serait pas parvenue à balayer. Pourtant, l’astrologie a été l’ancêtre de l’astronomie et peut-être même de la pensée scientifique en général, comme s’emploie à le démontrer Pascal Richet.

Physicien, l’auteur n’en est pas à son coup d’essai en matière d’écriture historique. Après des monographies consacrées à l’histoire du feu ou du verre, il s’attaque à celle de la pensée scientifique prémoderne, avec une série de cinq livres consacrée aux sciences dans les mondes mésopotamien, gréco-romain, islamique, byzantin et médiéval occidental.

Cosmologie et politique mésopotamiennes

Le premier volume s’arrête sur la Mésopotamie ancienne et sur le proto-raisonnement scientifique que fut son astrologie – au sens étymologie de discours savant (logos) sur les astres. Pays d’Akkad et de Sumer, la Mésopotamie s’étendait entre la Turquie et l’Iran actuels, entre les vallées du Tigre et de l’Euphrate qui permirent l’émergence des premières cités et des premières formes d’écriture, il y a cinq mille ans. C’est dans ces écritures antiques que les assyriologues identifièrent, dès le XIXe siècle, les prodromes de la réflexion scientifique moderne, dans des tablettes dites « astrologiques ».

Après une longue première partie contextuelle – bien utile pour les non-spécialistes – l’auteur s’emploie à replacer cette astrologie dans ses environnements documentaire, culturel, religieux et intellectuel. Il en présente les découvertes, les raisonnements et les limites, dont il fait une transition vers la Grèce antique (et le prochain volume).

Cette science mésopotamienne se comprend resituée dans son contexte. Depuis l’émergence de Sumer vers 5000 avant notre ère, jusqu’à la chute de l’empire sassanide au VIIe siècle de notre ère, la Mésopotamie ancienne fut divisée en cités-États, tantôt indépendantes, tantôt intégrées à des empires. Malgré leurs différences et cinq millénaires d’histoire, ces cités partagèrent un fonds culturel commun, dont trois éléments se distinguent : des croyances cosmologiques et religieuses analogues, un modèle politique centré sur des monarques omnipotents, et l’importance politique et culturelle de l’écriture – en l’occurrence cunéiforme.

Dans la pensée cosmologique des Mésopotamiens, ciel et terre étaient structurés de manière analogue. Ici-bas, les rois régnaient par l’exercice politico-sacré de l’écriture. Leurs écrits réglaient la loi, les impôts, l’administration, la guerre et même les cycles agricoles. Au ciel, les dieux inscrivaient eux aussi leurs volontés pour gouverner le cosmos, non pas dans l’argile, mais dans les astres, qui étaient autant de signes déchiffrables par les mêmes scribes. Les administrations royales produisaient des milliers de tablettes consignant des observations astrologiques censées transcrire les décrets célestes et éclairer ainsi les souverains d’ici-bas.

La découverte de ces tablettes et l’étude de l’astrologie mésopotamienne débutèrent au XIXe siècle. L’assyriologie émergeait alors, avec pour ambition de replacer les textes de l’Ancien Testament dans leurs contextes historiques, alors que darwinisme et géologie contredisaient la cosmologie vétérotestamentaire. La traduction des différentes langues écrites en cunéiforme permit de nombreuses découvertes, parmi lesquelles celle de l’astrologie mésopotamienne et des mathématiques sur lesquelles elle reposait, même si elles avaient d’abord été élaborées au service des administrations royales, avant d’être employées – pour la première fois en Mésopotamie – à l’étude savante des astres.

Les mathématiques pour étudier le ciel

Les dieux résidant au ciel, les astres qui s’y mouvaient leur furent associés : Shamash présidait au soleil, Sîn à la Lune, Inana, déesse de l’amour, à la planète Vénus, etc. Étudier la position astronomique d’un astre permettait de déterminer si la divinité associée était favorable ou défavorable. Les premières tablettes astrologiques indiquaient la position de ces astres par rapport à des étoiles fixes, dites « normales ».

Le roi Melishipak Ier de Babylone (1186–1172 av. J.-C.), présentant sa fille à la déesse Nannaya, en présence du dieu solaire Shamash, du dieu lunaire Sîn et de la déesse-étoile Ishtar (Vénus)
Stèle du XIIe siècle avant notre ère, musée du Louvre

Pour plus de précision, et pour associer positionnement des astres et mesure du temps, les Mésopotamiens entreprirent de découper le ciel nocturne en secteurs géométriques. Ils s’appliquèrent particulièrement à subdiviser le plan dans lequel se mouvaient soleil, lune et les planètes (étymologiquement les « astres errants »), en douze secteurs correspondant aux douze mois du calendrier. Chacun fut associé à une constellation, puis subdivisé en trente degrés, correspondant aux trente jours du mois. Ainsi naquirent le zodiaque, ses douze signes astrologiques, et la subdivision du cercle en 360 degrés.

Zodiaque de Denderah, un exemple du rôle joué par l’Égypte dans la réception et la transmission de l’astrologie mésopotamienne
Bas-relief égyptien, Ier siècle avant notre ère, temple de Denderah, Égypte.

Les mathématiques permirent à l’astrologie de passer de la description à la mesure, puis au calcul, prédictif ou rétrospectif, à force d’observations, et de modélisations mathématiques à l’aide d’outils aussi complexes que des fonctions. Les éclipses lunaires furent le premier phénomène astronomique prédit. Jugées particulièrement néfastes, elles faisaient l’objet d’un curieux rituel. Quelques jours avant, un condamné était couronné à la hâte, remplaçant symboliquement le vrai roi, et détournant ainsi de lui le mauvais présage. Sitôt l’éclipse passée, le faux souverain était mis à mort, et le roi véritable retrouvait son trône.

Le roi Hammourabi de Babylone (XVIIIe siècle avant notre ère) face au dieu solaire Shamash
Détail de la stèle du Code de Hammurabi, musée du Louvre

À partir du VIIe siècle avant notre ère, de véritables annales astronomiques apparurent dans les tablettes : des relevés sur plusieurs mois de la position des astres, couplés à des relevés météorologiques, du niveau des fleuves, des prix du grain et de tout événement inhabituel qui pourrait s’expliquer par la disposition astrale. Au IVe siècle avant notre ère, alors qu’Alexandre envahissait l’empire perse, l’astrologie mésopotamienne approchait de son apogée mathématique : elle était capable de reconstituer le ciel nocturne à n’importe quelle date passée ou future.

De la Mésopotamie à la Grèce

La science babylonienne achoppa néanmoins sur une limite majeure : son incapacité à passer de la systématisation mathématique à l’explication. Même mis en calculs réglés par les astrologues, le ciel continua d’être pensé comme un disque parallèle à ceux de la Terre et des Enfers et relié à eux par une corde. Au IVe siècle, dans l’introduction de l’ouvrage où il expliquait toute la mathématique de l’astrologie babylonienne, le Babylonien Bérose en attribuait la paternité à un homme-poisson qui aurait surgi des eaux 432 000 ans avant le Déluge, pour enseigner cette science divine.

Pascal Richet explique ce « blocage » par la logique même de la divination au sein de laquelle l’astrologie s’inscrivait. Tout signe inhabituel était associé à une prédiction selon une logique symbolique : la naissance de siamois partageant une même bouche signifiait la concorde et l’unanimité dans la cité. Pareil raisonnement aurait empêché la recherche des causes propres à cette anomalie, ou même une réflexion de type empirique mettant en relation cette naissance inhabituelle avec une autre, plus ancienne mais similaire, et avec les événements qui la suivirent.

Les Grecs, en revanche, firent usage de ces observations mésopotamiennes. Ils les rencontrèrent en Égypte et notamment à Alexandrie, l’un des foyers intellectuels les plus brillants de l’Antiquité. L’innovation grecque résida d’abord dans l’extension de la logique mathématique aux astres eux-mêmes, pensés à leur tour comme des volumes tridimensionnels, puis à la Terre placée en leur centre. Les Grecs l’imaginèrent sphérique et la découpèrent elle aussi en secteurs géométriques.

Tablette cunéiforme compilant des problèmes de géométrie avec illustrations
Tablette en argile provenant de Larsa, période paléo-babylonienne (v. 1900-1700 av. J.-C.), British Museum

Les liens entre les géométries céleste et terrestre se devinent encore dans la dénomination de l’Arctique, qui doit son nom à la constellation de l’Ourse (arktos) qui indiquait sa direction. Thalès, Empédocle et Anaxagore contribuèrent à fonder cette « enquête » (historiai en grec) sur la nature, qui ne cherchait pas seulement à décrire et à prédire, mais surtout à expliquer. Même si nombre des hypothèses formulées alors étaient finalement fausses, elles innovèrent en ne convoquant plus les dieux pour expliquer ce qui semblait inexplicable.

Pascal Richet propose une plongée passionnante dans le monde méconnu de l’astrologie mésopotamienne antique. L’ouvrage qu’il signe est accessible, que l’on soit ou non familier de la Mésopotamie ancienne ou des mathématiques. L’abondance de cartes, schémas, illustrations, et incises développant telle ou telle anecdote ou explication aide à se repérer dans un cet environnement intellectuel déroutant.

La démarche rejoint l’historiographique des dernières décennies, qui s’est employée à réhabiliter divination, astrologie et magie anciennes, à ne plus les lire comme marginales et irrationnelles, mais à y voir une façon de rationaliser le monde et d’agir sur lui. En ce sens, ce premier ouvrage introduit parfaitement la série qu’il annonce : il montre que l’astrologie mésopotamienne fut une première forme de discours savant et rationnel sur le ciel, et développa un discours scientifique, dans sa forme au moins.

On pourra reprocher à Pascal Richet de ne pas aller au bout de son raisonnement, quand il refuse ce statut de rationalité autre à la divination mésopotamienne en général. La logique symbolique illustrée par la naissance des siamois témoignait déjà d’une recherche des causes, même si celles-ci n’étaient pas rationnelles à notre sens. Recourir à l’intervention des dieux pour expliquer un phénomène n’était pas irrationnel dans un système de pensée qui postulait leur existence.

En ce sens, les Grecs et leur « miracle » – notion discutable et dépassée, comme le rappelle l’auteur – n’introduisirent pas de rupture franche. Certains savants grecs proposèrent d’expliquer les phénomènes naturels sans intervention divine, mais aucun n’alla jusqu’à en déduire l’inexistence des dieux. Preuve que la rationalité des Anciens n’est pas la nôtre, et que l’histoire de la raison est un vaste champ de recherche à arpenter – ce que réussit Pascal Richet avec bonheur.

Pascal Richet, Des savants et des dieux. I. De la divination babylonienne au miracle grec, l’émergence de la science, Paris, Les Belles Lettres, 2025, 392 p., €29,90, ISBN 9782251457802.

par , le 25 février

Pour citer cet article :

Kevin Bouillot, « De l’astrologie à la science », La Vie des idées , 25 février 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Pascal-Richet-Des-savants-et-des-dieux

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