À propos de : Nicolas Soulas, Familles et individus à l’épreuve. Les Payan, de la révocation de l’Édit de Nantes à l’âge des révolutions, Presses Universitaires de Rennes
Nicolas Soulas replace la figure du « robespierriste » Claude-François Payan dans une vaste biographie familiale. Il montre comment une famille négocie le virage révolutionnaire, à la fois moment d’opportunité unique et parenthèse à l’échelle de stratégies familiales de plus long terme.
Jean-Baptiste Lesueur, Départ d’un soldat volontaire pour les armées révolutionnaires, Musée Carnavalet, 1792.
« Je suis aussi coupable que mon frère. Je partage ses vertus, je veux partager son sort » proclame Augustin Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794). Si le destin des frères Maximilien et Augustin Robespierre, arrêtés et guillotinés ensemble, est connu, c’est à la découverte d’une autre fratrie révolutionnaire, et au-delà, d’une famille entière, qu’invite Nicolas Soulas. Claude-François Payan est l’un des proches de Robespierre, renversé avec lui à la Convention : cette vaste biographie collective consacrée aux Payan prend donc comme cœur la Révolution française, un temps où les événements politiques précipitent et bouleversent les destinées individuelles.
Le grand mérite de l’ouvrage est cependant de retracer, au fil de quatre générations – de la révocation de l’Édit de Nantes (1685) jusqu’au Second Empire (1852) – l’évolution d’une famille et de ses stratégies sociales, par-delà les bouleversements conjoncturels et les césures politiques traditionnelles. Il repense ainsi la séquence révolutionnaire à l’échelle individuelle et familiale, envisageant à la fois la manière dont elle affecte durablement les relations sociales et le positionnement politique, mais également l’identité.
Les stratégies d’une famille bourgeoise, de l’Ancien Régime à la Révolution
Famille protestante du Dauphiné, ancrée dans la petite ville de Saint-Paul-Trois-Châteaux, les Payan se trouvent confrontés à plusieurs secousses politiques majeures, de la fin du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle. Contrainte à la conversion au catholicisme aux lendemains de la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, la famille Payan parvient à surmonter ce premier choc en se construisant une importante notabilité locale, sur deux générations. Nicolas Soulas met au jour les ressorts multiples de cette dynamique ascensionnelle (achat d’offices locaux prestigieux, contrôle de la justice locale) tout en soulignant combien elle n’est pas linéaire, et s’inscrit dans une situation de concurrence et de conflits indirects avec d’autres familles connaissant des mobilités sociales similaires. Il en révèle aussi les limites : l’échec de l’agrégation à la noblesse, en dépit de tous les efforts déployés par les Payan pour parvenir à cette consécration sociale.
La Révolution fait voler en éclat cette stratégie familiale et politique. Nicolas Soulas montre les capacités d’adaptation déployées par la famille Payan (notamment François Payan et deux de ses fils, Joseph-François et Claude-François) pour « négocier le virage révolutionnaire » (p. 101) et en tirer parti. Menacé de déclassement, le trio Payan choisit de s’engager totalement et d’embrasser la Révolution, au prix d’une « véritable mue idéologique » (p. 102). L’auteur démontre comment l’engagement local des Payan dans des fonctions politiques nouvelles (commandant de la garde nationale, juge de paix, président de département…), mais aussi la mainmise sur le club des Jacobins de la ville, permettent à cette famille d’asseoir son contrôle sur les « principaux leviers du nouvel ordre révolutionnaire » (p. 124), bien que leur autorité locale soit remise en cause à plusieurs reprises, notamment lors de la crise religieuse de 1791.
C’est cependant à partir de 1792 que les frères Payan connaissent une ascension politique fulgurante, du local au national, dont Nicolas Soulas analyse les ressorts, en les reliant intimement au contexte politique. Le procès du roi fin 1792 constitue un tournant majeur pour les frères Payan, qui adhèrent désormais franchement aux idées de la « Montagne », et s’illustrent dans la lutte contre la crise fédéraliste qui secoue toute la région à l’été 1793, au point d’être qualifiés de « sauveurs du Midi » (p. 179). Tout en continuant à maintenir une influence forte dans la Drôme, leur carrière prend un tour national à l’été 1793 quand les deux frères s’installent à Paris. Claude-François, par son rôle comme journaliste politique comme par son poste au Comité de salut public (comme chef du bureau des correspondances), puis surtout par son rôle central d’agent national, dirigeant la Commune de Paris, devient rapidement l’un des principaux hommes de confiance de Robespierre. Joseph-François est nommé commissaire de l’instruction publique et des arts en avril 1794.
De l’acmé à la chute : le « moment » thermidor et ses conséquences durables
L’attaque de l’Hôtel-de-Ville par les troupes de la Convention, le 9 thermidor an II (26 juillet 1794). Dessin de Charles Monnet, gravé par Duplessis-Bertaux et Helman, 1799.
Alors que Claude-François est arrêté et guillotiné le 10 thermidor avec Robespierre, son frère Joseph, qui s’est tenu à l’écart des événements, survit au renversement politique. S’ouvre alors une nouvelle période, celle de la reconstruction et de l’oubli du passé. Nicolas Soulas s’attache à montrer les répercussions politiques du 9 thermidor, dans un constant jeu d’échelles entre Paris et la Drôme : avoir « appartenu à la galaxie Payan » devient une « faute morale, une tache indélébile dans un itinéraire politique » (p. 235). L’historien montre la construction d’une légende noire autour des deux frères, qualifiés dans leur région d’« infâmes Payan », mais aussi des stigmates durables qui s’attachent encore aux descendants de Joseph-François plusieurs décennies plus tard.
Joseph survit plus de cinquante ans à son frère, et fait preuve d’une remarquable capacité de « résilience » (p. 239), en parvenant, après quelques années d’exil et de précarité, à relancer sa carrière dans l’administration fiscale à partir de 1797, puis à prendre part aux « masses de granit » forgées par Bonaparte, et à renouer avec la notabilité. L’étude montre les contradictions du premier XIXe siècle, dont certains régimes (Consulat et Empire, Monarchie de Juillet) fondent leur stabilité sur le réemploi d’hommes administrativement compétents, quitte à passer sous silence leur passé révolutionnaire. Elle révèle également de manière éclairante combien les ressorts de la notabilité au XIXe siècle ne reposent pas seulement sur une fonction administrative, mais sur d’autres critères de respectabilité, fondés sur la possession foncière, des pratiques culturelles et sociales, un réseau d’influence et d’obligés, mais aussi de nouvelles prétentions nobiliaires. En 1866, les Payan obtiennent un titre de noblesse, consécration d’aspirations familiales de longue date. Toutefois, ils ne parviennent jamais à s’affranchir totalement de la légende noire qui entache leur nom.
Loin des « pièges de l’illusion biographique », une microhistoire fertile
Nourrie par une impressionnante pluralité de sources, et reposant notamment sur l’exceptionnel fond privé Payan conservé aux Archives Départementales de la Drôme (correspondances intimes, « cahiers de réflexion », livre de raison, agendas politiques…), l’étude revendique une approche microhistorique, attentive tant aux stratégies politiques qu’au for privé. Ainsi, le deuxième chapitre s’attache à retracer les contours de « l’univers culturel et mental » de deux jeunes hommes bourgeois à la veille de la Révolution, imprégnés à la fois de la culture littéraire et politique classique d’Ancien Régime et des idées des Lumières. L’abondante bibliographie mobilisée donne de la hauteur de vue au propos, en venant constamment questionner la représentativité ou l’exceptionnalité des Payan.
L’un des mérites de l’ouvrage est d’abord de renouveler la compréhension des espoirs et des désillusions de la frange de la bourgeoisie « coincée dans un entre-deux-mondes social », aux confins de la noblesse à la fin de l’Ancien Régime. Il livre une étude passionnante des stratégies (qualifiées de « voies buissonnières », p. 40) déployées par les Payan dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour accéder au second ordre. Leur activisme passe par l’achat de charges anoblissantes, ainsi que par l’accumulation d’un patrimoine foncier, la maîtrise et l’imitation des codes culturels et des modes de consommation de la noblesse, une stratégie matrimoniale et de parrainage et de construction d’un réseau amical et de parenté – mais aussi d’obligés et de débiteurs –, une éducation politique et culturelle poussée des enfants, et la fabrication de faux titres nobiliaires.
Un autre questionnement fertile auquel l’ouvrage apporte de nouvelles lumières est celui de la politisation et de l’engagement politique entre XVIIIe et XIXe siècles : loin d’être seulement individuel, l’engagement politique apparaît comme une entreprise collective autant que familiale. Alors que les chercheurs sur la Révolution connaissaient Claude Payan pour son rôle auprès de Robespierre en l’an II, l’auteur montre que les frères Payan ne sont pas « nés montagnards » et permet de comprendre les ressorts de leur « longue mue idéologique ». Prolongeant une perspective ouverte notamment par Timothy Tackett [1], Nicolas Soulas souligne ainsi l’absence de linéarité des itinéraires politiques individuels. « Au contraire, les positionnements politiques et idéologiques sont d’une très grande plasticité, façonnés et remodelés par les luttes, les reniements, les rencontres décisives ou les influences intellectuelles » (p. 203).
Enfin, le dernier apport de l’ouvrage réside dans la compréhension de la sortie du processus révolutionnaire, faite de recompositions, résiliences et réinsertions de ses acteurs. Alors que la période révolutionnaire représente encore trop souvent une césure dans les études d’histoire politique ou sociale, Familles et individus à l’épreuve démontre de manière magistrale l’intérêt d’inclure la Révolution dans des études de temps plus long, qui permettent de mettre au jour l’agentivité des hommes et des femmes de l’époque, leurs capacités de résilience, de réinsertion et de reconstruction sociale, dans une société qui proclame sa volonté d’oublier le passé révolutionnaire, mais dont la réalité est bien plus complexe. En analysant les stratégies sociales et culturelles déployées par les Payan pour se reconstruire et réintégrer le « concert des notables », Nicolas Soulas démontre combien les acteurs de l’époque ont su « jouer avec les multiples facettes de leur identité sociale pour rebondir et résister aux nombreuses et brusques accélérations des temps politiques » du premier XIXe siècle (p. 209).
Centrée sur une seule famille, l’étude aurait pu apparaître anecdotique. Bien au contraire : s’inscrivant dans les renouvellements de l’histoire des réseaux, Nicolas Soulas s’attache à reconstruire le très vaste réseau amical, professionnel et clientélaire de la famille Payan, mais surtout, à comprendre les stratégies de (re)construction de ce « capital relationnel » (Bourdieu/Passeron). Il livre des réflexions passionnantes sur la survivance de fils amicaux qui se distendent parfois jusqu’à l’extrême, lors de crises politiques, mais sans jamais se rompre. Loin de toute vision caricaturale d’un manichéisme politique en révolution, l’ouvrage de Nicolas Soulas révèle la force des mécanismes d’entraide et de solidarité qui font fi des divisions politiques, la survivance de formes de fidélité amicales malgré des convictions politiques opposées, et leur réactivation à l’heure des sorties de crise. Si Joseph-François Payan, pourtant fervent montagnard, protège certains amis ou cousins en 1793-1794 et les sauve de la mort, en retour, il est protégé et aidé par eux quand il se retrouve dans la détresse (en 1794 comme en 1815). Alors que la mémoire collective (mais aussi une part de l’historiographie) a tendance à « figer » les individus et à les étiqueter (faisant des Payan des « robespierristes »), il démontre parfaitement combien les itinéraires politiques individuels sont « sinusoïdaux », façonnés par les rencontres personnelles tout autant que par d’autres influences, et combien les identités sociales sont diversifiées, rendant les individus capables d’une grande résilience face aux bouleversements politiques.
Nicolas Soulas, Familles et individus à l’épreuve. Les Payan, de la révocation de l’Édit de Nantes à l’âge des révolutions, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2025, 318 p., 25 €. (EAN : 9791041302857)
Jeanne-Laure Le Quang, « On ne naît pas Montagnard, on le devient »,
La Vie des idées
, 27 avril 2026.
ISSN : 2105-3030.
URL : https://booksandideas.net/On-ne-nait-pas-Montagnard-on-le-devient
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