Recension Histoire

Une épidémie au XVIIIe siècle

Frédéric Jacquin, Mourir de la peste. Anthropologie d’une épidémie (1720-1722), Champ Vallon


par , le 28 janvier


Dans le sillage du renouveau des études sur les épidémies, la peste de Marseille (1720-1722) constitue un épisode important, tant du point de vue documentaire que de celui de l’histoire de la maladie, que Frédéric Jacquin tente d’approcher en enquêtant sur le vécu des acteurs concernés.

Au-delà du renouvellement d’un intérêt massif pour l’histoire des épidémies suscité par la pandémie de Covid-19, la « peste de Marseille », réputée comme la dernière grande peste d’Europe occidentale, a constitué un objet d’étude ancien, bénéficiant d’une ample production historiographique. Particulièrement bien documentée dès le XVIIIᵉ siècle, cette épidémie compte parmi les mieux connues, tant en raison de la richesse des sources contemporaines que du traitement mémoriel important dont elle a fait l’objet, y compris sur le plan iconographique.

Faisant suite à un premier ouvrage publié en 2023, Marseille malade de la peste 1720-1722 (Presses Universitaires de France, 2023), l’ouvrage de Frédéric Jacquin se propose de renouveler l’approche de la peste en laissant délibérément de côté les dimensions événementielles et politiques déjà couvertes par une bibliographie abondante, au profit d’un autre angle d’analyse.

Marseille 1720, un épisode de peste symbolique et documenté

L’ouvrage s’inscrit de fait dans un environnement historiographique dense. Celui-ci a été structuré par les travaux de Charles Carrière, Marcel Courdurié et Ferréol Rebuffat [1], puis par la synthèse de Jean-Noël Biraben [2], avant d’être renouvelé plus récemment par Régis Bertrand, Gilbert Buti et Fleur Beauvieux [3] ainsi que par les apports de l’anthropologie biologique et des données paléodémographiques [4].

En effet, l’épisode pesteux qui touche en 1720 le grand port commercial de Marseille, puis s’étend à la Provence, est la dernière occurrence en Europe occidentale d’une épidémie qui revient à intervalles réguliers depuis la peste noire du XIVe siècle, et avec laquelle les sociétés ont appris à vivre grâce à certains mécanismes sanitaires, administratifs ou encore religieux. Et pourtant, l’extrême létalité des épisodes de peste, susceptibles de tuer plus d’un tiers de la population d’une ville ou d’une région en quelques mois, reste un choc individuel et collectif dont témoignent de nombreux récits, qui ont largement attiré l’attention des historiens et des historiennes du Moyen Âge comme de l’époque moderne.

Dans ce contexte, l’objectif du livre est clairement formulé dès la page 14 : « faire une histoire autre de la peste. Une histoire centrée sur des êtres malades qui ont basculé dans un temps de l’horreur ». L’ambition est ainsi de redonner une place à ces « vies oubliées », selon la belle expression d’Arlette Farge, dont l’existence ne s’incarne qu’à travers la description brève, violente, parfois insoutenable de la souffrance des corps et de l’agonie. Mobilisant de longs extraits d’archives, l’ouvrage propose une immersion éprouvante dans l’expérience de la maladie.

Cette démarche repose sur un corpus archivistique constitué principalement à partir des séries FF et GG de trois fonds d’archives municipales (Aix, Marseille et Arles), et des pièces provenant des Archives départementales des Bouches-du-Rhône (série C, fonds de l’intendance sanitaire et fonds notariés). À ces archives s’ajoutent des manuscrits de littérature médicale, conservés à la Bibliothèque nationale de France et dans les fonds patrimoniaux d’Arles et de Marseille. Si la richesse de ce matériau est indéniable, quelques interrogations concernant la bibliographie demeurent [5].

De la mise en récit du temps de la peste à une histoire sensible de l’épidémie

C’est donc moins par un dialogue serré avec l’historiographie récente que par des choix de mise en récit que l’A. entend affirmer la singularité de son ouvrage. Afin de parvenir à son objectif, il procède à une distorsion du temps de la peste, tantôt figé, tantôt marqué par l’accélération brutale de la maladie. La mise en récit choisie par Frédéric Jacquin fait ressentir les soubresauts de ce temps pathologique, en étirant un processus pourtant très bref : le passage de l’état ordinaire à celui de pestiféré, généralement limité à quelques jours.

Pour rendre compte de cette expérience, l’auteur structure son analyse en quatre chapitres : le premier est consacré à la symptomatologie et aux transformations du corps, le deuxième aux bouleversements des liens sociaux et au contrôle des corps malades, le troisième aux traitements et aux soins, tandis que le dernier s’attache aux derniers instants des mourants. Au cours de ces quatre chapitres, l’A. nous offre un tableau précis, détaillé et effrayant de la mort épidémique.

Invité à pénétrer dans l’intimité des maisons marquées d’une croix blanche ou rouge, à suivre les malades dans leur parcours, de l’apparition des symptômes jusqu’au tombeau - ou, plus rarement, jusqu’à la guérison -, le lecteur doit ainsi s’attendre à des descriptions difficilement supportables, par exemple lorsqu’il est question des traitements infligés aux bubons. Si le plan général du livre et la richesse des archives permettent bien de remplir le contrat et de placer les individus au centre du propos, ceux-ci demeurent le plus souvent réduits à des noms, sans véritable incarnation au-delà de la brève description de leur corps souffrant. Quelques pages permettent toutefois de dépasser la simple énumération de noms et d’effectuer une plongée dans le temps de la maladie. Ainsi en est-il du récit de la domestique Louise Aude qui voit en avril 1721 mourir toute une famille :

« Elle étoit employée à servir Brémond le père, pendant sa maladie. Elle vit Geneviève Brémond, sa fille, dans la maison de son dit père qui alloit luy faire visite et quelques jours après, elle aprit que ladite Geneviève Brémond étoit morte ; ce qui fut au commencement du mois d’août, après quoy, elle a vu le cadavre de Claire Blanche femme dudit Brémond et l’aida même à le faire mettre au chariot (…) et du jour après, ledit Pierre Brémond mourut aussi à sa vue (…) » (p. 158).

Ce sont en particulier ces témoignages (p. 156-161) qui donnent tout autant d’indices sur le sort des pestiférés que sur « les traumatismes engendrés par l’horreur des scènes observées » chez les survivant.es (p. 160).

Certaines démonstrations apparaissent moins convaincantes, notamment celles portant sur les dispositions de fin de vie et sur les préoccupations des mourants (p. 147 et suivantes), dont on voit mal ce qu’elles auraient de spécifiquement différent par rapport aux temps « ordinaires ». Les demandes d’intercessions, de messes et les actes de charité ne constituent-ils pas, en effet, des éléments communs à la plupart des testaments ? On se demande ainsi en quoi l’auteur parle spécifiquement de la peste lorsqu’il écrit : « Sur ce que le pestiféré ressent lorsqu’il quitte la vie, sur ses sentiments et ses craintes, il est difficile de réveiller des informations. Néanmoins certaines sources permettent d’en saisir des fragments. Lorsqu’il est couché au fond de son lit et qu’il en a encore la force, il rédige son testament. Quelques indices, enfouis dans ces sources, révèlent quelques-unes de ses préoccupations à la veille de sa mort. Il sollicite généralement, par des formules générales, la miséricorde, l’intercession de certains saints et rappelle son abandon confiant en Dieu ».

Dans l’ensemble, l’A. développe des thèmes relativement classiques : dérèglements des liens sociaux, contrôle accru des corps, traitements relevant d’une « cuisine curative ». Ces passages attendus masquent pourtant de beaux dossiers documentaires. La lettre du sieur Emeric, médecin aux infirmeries d’Aix en novembre 1720 (p. 94), constitue ainsi un document particulièrement touchant. Elle décrit, dans un registre inattendu, le combat quotidien du médecin contre la maladie.

Celle-ci apparaît comme une ennemie familière, intégrée au quotidien du soignant : « Nous sommes la peste et moy, comme deux gros mâtins affamez entre un membre de mouton à qui des deux l’aura ». C’est donc non sans humour que le médecin met à distance l’horreur.
L’ouvrage propose aussi quelques pages novatrices, notamment celles consacrées au paysage sonore (p. 66-67), pour lequel on aurait même souhaité un développement plus ample. Ces éléments participent d’une histoire sensible de l’épidémie, que l’on retrouve également à travers l’évocation des feux odorants (p. 70). Dans ces passages, la mise en récit de Frédéric Jacquin mobilise les sens et propose des perspectives stimulantes sur la manière dont on peut faire sentir le temps épidémique.

Conclusion

En définitive, Mourir de la peste. Anthropologie d’une épidémie (1720-1722) poursuit l’ambition d’une histoire sensible de la peste, attentive aux corps et aux expériences individuelles. Toutefois, le choix de rester au plus près de la souffrance des malades tend à se faire au détriment d’une mise en perspective plus solide pour un lecteur qui aborderait la peste uniquement par cet ouvrage. Si le titre du livre rend avec justesse le projet de l’auteur, la promesse affichée par le sous-titre n’est pas toujours tenue : proposer « l’anthropologie d’une épidémie » suppose en effet de dépasser l’accumulation de descriptions, aussi précises et saisissantes soient-elles, pour les inscrire dans une réflexion plus large sur les pratiques, les représentations et les logiques sociales à l’œuvre.

L’ouvrage n’en ouvre pas moins des pistes intéressantes pour une histoire incarnée de la maladie, invitant à poursuivre la réflexion sur les usages du sensible en histoire des épidémies.

Frédéric Jacquin, Mourir de la peste. Anthropologie d’une épidémie (1720-1722), Paris, Champ Vallon, 2025, 181 pages, 24 €, ISBN 9791026713203

par , le 28 janvier

Pour citer cet article :

Laure-Hélène Gouffran, « Une épidémie au XVIIIe siècle », La Vie des idées , 28 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Une-epidemie-au-XVIIIe-siecle

Nota bene :

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Notes

[1Carrière, Ch., Courdurié, M., Rebuffat, F., Marseille, ville morte, la peste de 1720, Marseille, éd. Garçon, 1968.

[2Biraben, Jean-Noël, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris - La Haye, Mouton, 2 vol., 1975-1976.

[3Bertrand, Régis, «  L’iconographie de la peste de Marseille ou la longue mémoire d’une catastrophe  », dans Images de la Provence. Les représentations iconographiques de la fin du Moyen Âge au milieu du xxe siècle, Aix-en-Provence, PUP, 1992, p. 75-87. Buti, Gilbert, Colère des dieux, mémoires des hommes. La peste en Provence en 1720-1722, Paris, Les éditions du Cerf, 2020. Beauvieux, Fleur, Expériences ordinaires de la peste. La société marseillaise en temps d’épidémie (1720-1724), thèse de doctorat en histoire sous la dir. de Jean Boutier, ehess, Marseille, soutenue le 09/12/2017.

[4Tzortzis, Stéfan, Archives biologiques et archives historiques : une approche anthropologique de l’épidémie de peste de 1720-1721 à Martigues (Bouches-du-Rhône, France), thèse de doctorat en anthropologie biologique, Aix-Marseille Université, 2009, 2 vol. Séguy, Isabelle, Bernigaud, Nicolas, Tzortzis, Stéphan, Biraben, Jean-Noel, Bringé, Arnaud et al., «  La diffusion spatio-temporelle d’une épidémie de peste en Basse-Provence au xviiie siècle  », dans Berger, Jean-François, Bertoncello, Frédérique, Braemer, Frank, Davtian, Gourguen, Gazenbeek, Michiel, Temps et Espaces de l’homme en société, analyses et modèles spatiaux en archéologie, xxv rencontres internationales d’archéologie et d’histoire d’Antibes, APDCA, p.171-174, 2005.

[5Les ouvrages sont classés selon une distinction XIXᵉ / XXᵉ siècle  ; cette dernière section incluant d’ailleurs également des travaux du XXIᵉ siècle. Par ailleurs, plusieurs références importantes font défaut, notamment la synthèse récente de Gilbert Buti (Colère de Dieu, mémoire des hommes : la peste en Provence (1720-2020), ‎Paris, Les éditions du Cerf, 2020) et les travaux de Fleur Beauvieux, dont le travail de thèse (Expériences ordinaires de la peste. La société marseillaise en temps d’épidémie (1720-1724), thèse de doctorat soutenue le 09/12/2017 sous la dir. de Jean Boutier, EHESS) portait notamment sur les mesures de gestion et de contrôle de la ville de Marseille lors de l’épidémie de 1720. Cette absence est d’autant plus notable que l’auteur consacre un chapitre à la police de la peste (p. 76-88), champ sur lequel ces travaux auraient été particulièrement éclairants. Si la thèse de Fleur Beauvieux est encore inédite, certains de ses articles publiés auraient pu être mobilisés afin d’enrichir la réflexion.

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