Recension Philosophie

Le capitalisme n’est pas un destin

À propos de : Mickaël Löwy et Paul Guillibert, Marx Narodnik. Les populistes russes, le communisme et l’avenir de la révolution, L’Échappée


par , le 11 juin


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Marx reste souvent lu comme un auteur déterministe, théoricien d’un processus historique conduisant au nécessaire dépassement du capitalisme. Une partie de son œuvre tardive invite à nuancer cette lecture.

La rencontre de Marx avec les populistes russes à la fin de sa vie, et la transformation de sa pensée qui s’ensuit, sont souvent évoquées, mais rarement étudiées en tant que telles. Certes, des travaux existants, notamment ceux de Theodor Shanin [1], mais aussi de Maximilien Rubel [2], abordaient ce changement et en soulignaient l’importance. Cependant, aucune étude ne thématisait avec précision l’effort que Marx a fourni pour adapter sa pensée à une réalité sociale qu’il a longtemps ignorée : celle des communes rurales russes.

Le marxisme orthodoxe, courant dominant dans les études marxiennes, repose sur un oubli, volontaire ou non, de cette évolution aussi tardive que décisive de Marx. L’apport de l’ouvrage de Mickaël Löwy et Paul Guillibert est donc double. La contribution est d’abord théorique : les études marxiennes restent trop concentrées sur le travail du jeune Marx, axé sur l’aliénation, ainsi que sur Le Capital et sa critique radicale de l’économie politique. Sans chercher à minimiser leur importance, force est de constater que les écrits plus tardifs des années 1870-1880 s’avèrent soit minimisés, sinon ignorés. La redécouverte de ces textes ne constitue pas seulement l’occasion d’exhumer des brouillons inédits, elle force à relire toute la philosophie historique et politique de Marx, à reconsidérer intégralement son héritage intellectuel.

La commune russe comme modèle

Marx est souvent perçu comme le penseur d’une histoire gouvernée par la nécessité. Le capitalisme en constitue l’étape décisive, voué à être dépassé par ses propres contradictions pour faire place à une société sans classe. Largement basées sur une étude socio-économique de l’Europe occidentale, les analyses de Marx tendent à universaliser un modèle géographiquement délimité.

Les populistes russes proposent une autre voie d’accès au communisme. Le terme n’a pas le sens qu’on lui prête aujourd’hui : qualifiés par les auteurs de mouvement « romantique révolutionnaire », il s’agit d’un groupe d’action politique, socialiste, apparu vers 1870, opposé à la politique du tsar. Sous l’influence de Tchernychevski, et notamment de son roman de 1863 Que faire ?, ils cherchent à appliquer le socialisme d’une manière qui prenne en compte les conditions sociales propres à la Russie. Dans La possession communale du sol [3], Tchernychevski soutient la possibilité, disent les auteurs, de « partir de la tradition communale agraire des paysans pour conduire la Russie vers la démocratie et le socialisme ». (p. 13). En effet, la société russe est dotée d’une organisation spécifique, la commune rurale – le mir, ou obchtchina. La terre y est distribuée collectivement, partagée entre les différents paysans selon leurs besoins. Partant de cette observation, les populistes estiment que la Russie peut accéder au socialisme en se basant sur cette organisation rurale déjà existante, pour la généraliser.

En tant que mouvement politique, le populisme russe comporte donc trois volets : la mise en place d’une société paysanne contre les abus du tsarisme, le rôle central du mir conçu comme un modèle social qui anticipe le socialisme réalisé, et enfin, point le plus important dans l’évolution intellectuelle du dernier Marx, la défense d’une « voie spécifiquement russe vers le socialisme » (p. 12).

Ainsi, en prenant pour modèle les sociétés précapitalistes rurales de la Russie, ils entendent abolir le pouvoir du tsar sans forcer les paysans russes à passer par tous les stades du capitalisme. Autrement dit, et c’est sur ce point que Marx, sinon change, du moins élargit sa vision des choses, ils pensent la possibilité d’un communisme qui adviendrait directement sur la base des communes russes, et non de l’effondrement d’un capitalisme moribond. Une telle conception a l’avantage, disent les auteurs, d’épargner « au peuple russe les misères du capitalisme » (p. 14). Par-delà leurs divergences, les populistes s’accordent sur le dépassement de la société bourgeoise par l’organisation politique et sociale rurale prémoderne : ils préconisent donc un cheminement historique d’émancipation qui diffère profondément de celui posé par Marx.

Quel communisme pour la Russie tsariste ?

Marx étudie les écrits populistes, et en tire surtout une leçon radicale : les analyses du Capital, trop euro-centrées, ne s’appliquent pas aux spécificités de la Russie. Le marxisme orthodoxe s’est construit sur la base d’une lecture tronquée de Marx, prenant pour des vérités dogmatiques ce qui ne concerne en réalité qu’un fragment de l’œuvre, et semble omettre les évolutions de son travail et de sa pensée. « Le capitalisme n’est pas un destin », résument les auteurs (p. 41) : désormais, pour Marx, selon lui, l’étape capitaliste, avec ce qu’elle comporte de souffrances liées à la domination d’une classe sur une autre, n’a plus rien de nécessaire.

À la suite de sa lecture de Tchernychevski, c’est la correspondance avec Vera Zassoulitch qui permet à Marx d’achever sa mutation intellectuelle. Le comprendre exige de reprendre en détail les arguments donnés par Zassoulitch ainsi que leur reprise par Marx. Cette lettre, datée du 8 mars 1881, mais aussi ses quatre brouillons préparatoires, restés inédits jusqu’à leur publication en 1924, posent la question suivante : La Russie est-elle obligée de passer par le stade du capitalisme afin d’atteindre le socialisme ? Ce n’est pas, selon Marx, une étape nécessaire. Le processus pour lequel il est le plus connu, à savoir l’expropriation des producteurs afin de constituer un capital, puis la prolétarisation généralisée, ne s’applique pas à la Russie. Les analyses de son ouvrage majeur valent principalement pour le modèle propre à l’Europe occidentale. Il s’agit là de l’argument central de la pensée du dernier Marx : ses analyses n’ont pas vocation à être universalisées et étendues à d’autres régions géographiques. Il existe plusieurs voies pour accéder au communisme.

Le second point tient à ce que le cours de l’histoire n’est pas à sens unique, mais dépend des rapports matériels, des conditions sociales d’existence. Ces différentes conditions requièrent d’être pensées différemment. La préface de 1882 au Manifeste du parti communiste infléchit le déterminisme mécanique présent dans le texte de Marx et Engels. Ils y reprennent ce que la lettre à Zassoulitch permet d’entrevoir, et analysent la possibilité pour la Russie de devenir le théâtre d’une révolution communiste qui se dispenserait du capitalisme. Par rapport au texte de 1848, l’évolution est notable, puisqu’on passe d’une dynamique linéaire et presque mécanique à la découverte d’une pluralité de trajectoires historiques possibles. L’argumentaire, dans cette préface, reste pourtant sensiblement le même, mais à une nuance près : l’accès de la Russie au communisme suit certes une voie spécifique, mais reste conditionné au surgissement de la révolte prolétarienne en Occident.

Marxismes pluriels

L’oubli de ce Marx influencé par le populisme russe procède-t-il d’une volonté de masquer explicitement un Marx insuffisamment marxiste aux yeux de ses héritiers ? Ces écrits tardifs n’ont pas bénéficié d’une publication et d’une diffusion aussi large que Le Capital, d’où leur moindre célébrité. L’oubli pourrait s’expliquer simplement par ce retard éditorial. Découverts parfois très tardivement, il apparaît logique qu’ils n’aient pas exercé une influence aussi prégnante dans les études marxiennes.

Une autre raison, pourtant, apparaît plus intéressante et, aux yeux des auteurs, plus décisive. Profondément politique, elle renvoie à une volonté purement idéologique et militante de la part de ses héritiers. On peut à grand trait en tirer le dénominateur commun, que les auteurs résument dans la formule suivante, aussi percutante que vraie : les marxistes orthodoxes auraient oublié la lettre à Zassoulitch « par leur impossibilité à admettre que Marx ait pu écrire un document aussi peu « marxiste ». » (p. 66) . Face à une lettre « tellement en rupture avec leur vision du marxisme- figée en 1859 », les continuateurs de Marx auraient préféré la censure au fait de se reconnaître comme plus dogmatiques que le maître.

Cette mise à l’écart se retrouve chez les héritiers intellectuels de Marx : Lénine, Trostski et Rosa Luxemburg tendent à réduire le rôle des Narodnik, et leur apport dans la réception de l’œuvre de Marx.La principale cause de cet oubli vient ainsi de la tradition marxiste construite à partir d’une lecture simpliste : « Le spectre du fatalisme hante ce marxisme » (p. 63). Or la réponse de Marx à Zassoulitch fissure l’évidence d’une pensée transformée en système rigide. Marx va jusqu’à y critiquer les marxistes qui prétendent continuer son œuvre sans suivre sa méthode. Il apparaît alors pour le penseur qu’il est réellement : non pas un prêcheur dogmatique, mais un philosophe attentif aux particularités socio-historiques et soucieux d’y adapter sa pensée. Loin de constituer un simple infléchissement ou une nuance, Marx Narodnik invite à une relecture complète de Marx, par-delà le prisme idéologique imposé par la tradition.

Cette évolution de la pensée de Marx s’accompagne-t-elle pour autant d’effets réels ? Quels furent, si tant est qu’il y en eut, les résultats concrets de cette mutation de la pensée marxienne ? Ce dernier Marx suscite un intérêt qui dépasse de loin les cercles universitaires et les spécialistes de la pensée marxiste. Les auteurs prennent le risque d’étendre cette vision aux pays en développement, et à tout pays dit périphérique. De fait, ce livre, et c’est là son atout, permet de penser une adaptation des principes hérités de Marx aux sociétés non-européennes. En cela, Marx Narodnik ne se limite pas à une sphère purement textuelle : les auteurs montrent que cette inflexion tardive de Marx se manifeste concrètement dans certains mouvements sociaux qui confirment le bien-fondé de la thèse des populistes russes. Ainsi, le mouvement social lancé par José Carlos Mariátegui en 1928, qui considère les masses paysannes péruviennes comme un sujet révolutionnaire à part entière, fait écho aux thèses populistes : le socialisme du Pérou, mais aussi de toute l’Amérique du Sud, ne doit pas être un simple décalque des solutions appliquées aux pays occidentaux, mais doit prendre la forme d’un « communisme inca », fondé sur les formes communautaires des sociétés andines, l’ayllu et la marca. Ces organisations communes ressemblent aux mir russes. Preuve, s’il en était besoin, que l’histoire n’obéit pas à une trajectoire unique, et que chaque situation sociale appelle une solution sociale adaptée à ses spécificités. Ici également, dans la veine de la correspondance, les voies vers le socialisme sont multiples.

Marx mobilise une méthode, plus qu’un ensemble de résultats figés. Cette souplesse intellectuelle s’illustre dans la formule rapportée par Engels selon lequel Marx affirmait : « tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas marxiste ». Plus clairement encore, pour Theodor Shanin, à l’inverse de ses disciples autoproclamés, mais aussi des marxistes orthodoxes, « Marx a refusé de tirer la réalité sociale de ses propres livres » (p. 48). Jamais il ne rejette un fait social sous prétexte qu’il entrerait en contradiction avec ses propres écrits, et Marx comme Engels n’hésitent pas à frapper d’obsolescence leurs propres idées dès lors que le réel les met en défaut. Plus qu’un ensemble de résultats, ils mobilisent une méthode qui requiert parfois de profondes mutations de la pensée. Ce n’est donc pas seulement un texte inédit que Marx Narodnik met au jour, ni même seulement un autre Marx qu’on y découvre, mais une invitation à relire et repenser son œuvre à la lumière des enjeux sociaux contemporains.

Mickaël Löwy et Paul Guillibert, Marx Narodnik. Les populistes russes, le communisme et l’avenir de la révolution, Paris, L’Échappée, « Versus », 2025, 118 p., 16 €, ISBN : 2373091739.

par , le 11 juin

Pour citer cet article :

Adrien Bordais, « Le capitalisme n’est pas un destin », La Vie des idées , 11 juin 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Lowy-Guillibert-Marx-Narodnik

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Notes

[1Late Marx and the Russian Road : Marx and the peripheries of capitalism (1983).

[2«  Karl Marx et le socialisme populiste russe  », La Revue Socialiste, n° 11, Mai 1947.

[3N. G. Tchernychevski, La possession communale du sol. Critique des préjugés philosophiques contre la possession communale du sol, trad. E. Laran-Tamarkine, G. Jacques, Paris, 1911.

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