La plupart des préjugés antisémites existent toujours, sous une forme actualisée, sans que leur histoire soit bien connue : ces obsessions, fantasmes et schémas de pensée restent profondément sédimentés dans nos sociétés.
La plupart des préjugés antisémites existent toujours, sous une forme actualisée, sans que leur histoire soit bien connue : ces obsessions, fantasmes et schémas de pensée restent profondément sédimentés dans nos sociétés.
Écrit à deux voix, cet ouvrage réussit un admirable tour de force : d’une concision et clarté exemplaires, il examine les principaux ressorts et thèmes de l’antisémitisme, passé et contemporain. Alors que les débats publics actuels sombrent souvent dans les polémiques sémantiques redondantes, focalisées sur le terme même d’« antisémitisme », Pierre Savy et Lisa Vapné choisissent une approche différente, bien plus fructueuse : le décryptage minutieux des préjugés et des croyances antisémites les plus saillants et récurrents dans l’histoire. Ces préjugés témoignent du caractère « protéiforme » de l’antisémitisme (p. 14).
Appuyé sur une bibliographie internationale et pertinemment choisie, l’examen porte avant tout sur les sources textuelles et les propos antisémites et offre une analyse précise de dix préjugés à travers les époques et les espaces : une approche à la fois morphologique – un inventaire de motifs – et historicisée, attentive à la circulation de ces préjugés et à leur actualisation – ou non – dans différents contextes.
Arrogants et dominateurs, cruels et perfides, assoiffés de pouvoir et d’argent, conspirateurs et traîtres, lubriques et monstrueux, sans oublier assassins d’enfants : autant d’attributs haineux, dont certains résonnent dans notre contemporanéité, ancrés dans une longue histoire à la fois singulière et connectée. Ces préjugés forment une grammaire antisémite, un répertoire servant à activer et diffuser l’hostilité envers les Juifs comme groupe essentialisé (l’idée raciste selon laquelle ces traits négatifs découleraient de l’appartenance d’un individu audit groupe) : cette dernière proposition, en apparence simple, définit l’antisémitisme. Est écartée donc la définition étroite, hyperhistoricisée qui consisterait à ne considérer l’antisémitisme que comme la doctrine spécifique élaborée dans l’espace germanique dans les années 1870 et trouvant son aboutissement dans le nazisme [1]. Dépassant les écueils d’un débat sémantique sans fin et bien souvent réduit à la question des instrumentalisations politiques, cette Brève histoire s’intéresse avant tout aux circulations des préjugés, à leur construction, leur adaptation et leur sédimentation.
Si l’ouvrage navigue avec brio entre les époques, il ne se confond pas pour autant avec la thèse « éternaliste », désormais dépassée, qui voit un même et unique antisémitisme partout et tout le temps, une haine qui en deviendrait ainsi essentialisée et naturalisée. Le livre explique les ruptures historiques et changements de paradigme (naissance du christianisme, chrétienté médiévale, limpieza de sangre dans la péninsule ibérique des XVe-XVIe siècles, émancipation juridique des Lumières à l’affaire Dreyfus, Shoah et création de l’État d’Israël).
La spécificité de chaque période en ressort d’autant plus, dans un jeu d’apparition et de disparition des croyances. Par exemple, le préjugé aujourd’hui amplement répandu liant Juifs et argent se cristallise au Moyen Âge central ; il n’est donc pas présent dans l’Antiquité pré-chrétienne et même chrétienne. L’Antiquité est en revanche séminale pour la croyance en un séparatisme juif et l’accusation de misanthropie haineuse, qui infuse toutes les périodes suivantes. Le monde romain, en particulier, dessine les contours d’une altérité radicale des Juifs en tant qu’« ennemis de l’intérieur ». Enfin, certains tropes analysés par cette Brève histoire sont d’autant plus intéressants qu’ils sont moins connus, car passés aujourd’hui au second plan, tels la « négritude des Juifs » (l’attribution d’une couleur de peau sombre aux Juifs) à la fin du Moyen Âge (p. 119).
Le livre explore les variations dans la longue durée et les réélaborations des préjugés à chaque époque, telles les accusations chimériques visant les Juifs comme agents infectieux et propagateurs de maladies qui sont « chacune le miroir d’une époque : peste, choléra, syphilis, typhus, sida » (p. 91). Les passerelles et les emprunts entre différents contextes sont indéniables. Certains préjugés en ont alimenté d’autres, ainsi le déicide comme support de la traîtrise, de Judas à l’affaire Dreyfus, ou encore le préjugé sur l’argent comme prélude aux accusations de domination mondiale par le capitalisme.
Les chapitres suivent une progression globalement chronologique, permettant de saisir l’effet d’accumulation, mais la répartition de leur écriture réserve des surprises stimulantes. Le chapitre sur l’empoisonnement, terme qui évoque immédiatement le mythe médiéval des Juifs empoisonneurs de puits et propagateurs de la peste, a été écrit par Lisa Vapné, contemporanéiste. Le trope médiéval, qui contenait déjà des éléments propres à la rhétorique conspirationniste, est en effet repris par la propagande soviétique lors de « l’affaire des médecins » en 1953, le procès stalinien contre le faux complot des « blouses blanches », accusées d’être en même temps « sionistes » et « cosmopolites ». Ces termes sont utilisés dans l’antisémitisme soviétique comme euphémismes et subterfuges linguistiques, prenant pour cible les Juifs sans que cela soit avoué explicitement.
Inversement c’est Pierre Savy, médiéviste, qui s’attèle au chapitre sur le sujet peu étudié des « préjugés positifs », titre qui renverrait spontanément à des clichés plus contemporains. Ces préjugés positifs (intelligence, réussite, entre autres) peuvent procéder d’un intérêt légitime pour le judaïsme et la culture juive, mais deviennent problématiques quand ils généralisent un jugement à l’ensemble du groupe « en essentialisant un trait qui peut bien avoir été observable, mais qui tient à des raisons historiques » (p. 216).
En relation avec ces thèmes, l’ouvrage a le mérite d’aborder avec finesse des questions difficiles tant du point de vue méthodologique qu’éthique ; ainsi la manière par laquelle les propos antisémites puisent (en extrapolant et en généralisant) dans certains traits réels du judaïsme et de l’histoire juive, comme dans ces pages consacrées au genre et à la sexualité où les préjugés négatifs frôlent souvent leurs revers positifs (le trope de la « belle Juive » ou encore le « judaïsme du muscle », p. 141 et suivantes).
Ainsi la porosité entre les différents types de préjugés et leur versatilité est-elle démontrée avec rigueur. L’un des grands apports du livre est de revaloriser le rôle de la théologie chrétienne comme fondement de certains des préjugés les plus persistants. L’importance et la réactualisation de ces préjugés à fond théologique ont été analysées récemment par l’historienne Magda Teter autour des trois tropes du pouvoir juif, de la dispersion des Juifs et de leur stigmatisation comme bourreaux [2]. Mais, dans l’ensemble, ces thèmes restent encore sous-estimés dans l’historiographie portant sur l’antisémitisme plus contemporain.
S’appuyant sur le préjugé antique d’une misanthropie juive, le mythe du « déicide » est fondamental dans la longue durée de l’antisémitisme. Non seulement il stigmatise et diabolise les Juifs en créant une culpabilité collective et une haine juive originelle, mais il sert aussi de support aux accusations chimériques et monstrueuses, comme la profanation d’hostie et le meurtre rituel d’enfants chrétiens à partir du XIIe siècle. Ce mythe est crucial, car il ouvre la voie au ressort du « Juif imaginaire » : le rôle maléfique du Juif devient constitutif et indispensable dans le récit fondateur et l’expansion du christianisme. Ainsi la chrétienté médiévale invoque ces fantasmes en l’absence même de Juifs, après que ces derniers ont été expulsés ou annihilés.
Ces préjugés, nés dans la théologie chrétienne, sont réélaborés en dehors d’un cadre religieux, y compris dans un contexte a priori sécularisé, où ils sont mobilisés pour leur force émotionnelle. Sans des siècles d’accusation de déicide et de perfidie juive, les représentations récentes de « Jésus en Palestinien portant un keffieh que des Juifs tueraient une seconde fois » n’auraient pas le même impact (p. 49). On pourrait aller plus loin en citant la réflexion de l’historienne Karma Ben Johanan autour de l’incorporation d’un schéma de pensée théologique dans une culture a priori laïque.
Selon cette historienne des religions, le discours antisioniste actuel d’une partie de la gauche radicale s’appuie sur un mécanisme similaire à celui de la théologie de la substitution chrétienne qui, jusqu’à sa révision en 1965 (déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II), délégitimait le judaïsme comme complètement dépassé et érigeait le christianisme en « vrai Israël » : distinguer entre quelques bons Juifs (convertis, antisionistes) et l’ensemble des mauvais Juifs à qui l’on reproche de ne pas comprendre le « vrai » sens de l’histoire (la révélation chrétienne, le « sens » de la Shoah) et, par leur aveuglement, de s’obstiner dans leur voie particulière « à contre sens de l’histoire ».
Poreux et versatile, le langage antisémite ne s’embarrasse pas d’un souci de cohérence. Pierre Savy et Lisa Vapné soulignent « l’étonnante capacité des croyances antisémites de défendre simultanément des points de vue opposés » (p. 130). Tour à tour, les Juifs sont considérés comme un peuple maudit, mais aussi dominateur et couronné de (trop de) succès ; matérialiste et riche, mais aussi misérable et parasitaire ; capitalistes par excellence, les Juifs n’en seraient pas moins révolutionnaires ; déloyaux et pas assez patriotes, mais trop nationalistes, car sionistes ; reconnaissables par des traits physiques déformés, tout en étant invisibles et dissimulés (et d’autant plus menaçants) ; hypervirilisés et efféminés ; lâches, victimes passives comme des moutons, mais aussi bourreaux, et même de véritables nazis, du peuple « génocidé » au peuple « génocidaire » (p. 206).
Ces contradictions sont fonctionnelles et constitutives des préjugés antisémites : malléables, ils s’adaptent mieux à des contextes et à des publics hétérogènes. On peut soulever l’hypothèse que c’est cette incohérence déconcertante de l’antisémitisme qui conduit certains historiens à limiter l’usage du terme « antisémitisme » à un seul contexte ou à le compartimenter en de multiples catégories. Les préjugés semblent au contraire fonctionner par agrégation.
Le livre éclaire très justement l’ultime des paradoxes de l’antisémitisme : la pensée antisémite fantasme un monde libéré des Juifs, sans Juifs, mais elle ne peut pourtant pas s’en passer, tant les Juifs sont pour elle une véritable obsession. Cette Brève histoire ne se cantonne pas au décryptage des tropes antijuifs et pose la question de « ce qu’opèrent ces préjugés ». Par effet d’accumulation, le répertoire des préjugés devient un arsenal inépuisable, qui en finit par devenir crédible à force de marteler la haine antijuive : la pléthore de sources antijuives a pour conséquence de jeter le soupçon sur une minorité pourtant infime numériquement.
Un autre mécanisme apparaît au fil des différents chapitres : l’inversion de la responsabilité et la « double victimisation » (accuser la victime, p. 44). En somme, les Juifs seraient les responsables de l’antisémitisme. Le mécanisme est simple et redoutable : parce qu’ils porteraient en eux la haine du genre humain (de la misanthropie juive dans l’Antiquité au déicide, des « Juifs racistes » de Céline à la résolution 3379 de l’Assemblée générale des Nations Unies en 1975), les Juifs en seraient légitimement haïssables. À travers les époques, le discours antisémite construit le spectre redouté d’un « pouvoir juif » comme une véritable insolence qui contrarie la position d’humiliation et de soumission que les Juifs étaient censés occuper dans la chrétienté et dans l’islam.
Dans ce processus d’inversion, amplifié par les accusations de meurtres rituels ou par les mythes du complot mondial juif, la violence est érigée comme légitime défense. Les jonctions entre préjugés et violences antijuives sont examinés à plusieurs reprises dans le livre. Les préjugés permettent de légitimer a priori : ainsi la stigmatisation de l’usure dans les canons de l’Église au XIIIe siècle sert de justification aux expulsions des Juifs. Mais aussi a posteriori, comme en Rhénanie au XIVe siècle, où les massacres sont suivis d’accusations chimériques contre des Juifs devenus fantasmatiques, comme le notait Léon Poliakov : « Massacrer d’abord, et par crainte d’une vengeance accuser ensuite, prêter aux victimes ses propres intentions agressives » (p. 97). On notera que le trope de la « vengeance juive » est présent aussi pendant et après la Shoah.
De fait, le mécanisme de l’inversion de la culpabilité est au cœur de l’antisémitisme post-1945, autant dans un « antisémitisme secondaire » (le fait de haïr les Juifs pour le mal qu’on leur a fait) que dans des préjugés contemporains vilipendant les Juifs pour avoir toujours su tirer profit de leurs propres persécutions. La combinaison de négationnisme de la Shoah et de délégitimation de l’État d’Israël (on pense à Faurisson et Dieudonné) repose sur un tel mécanisme insidieux, comme le souligne Lisa Vapné : « Le criminel devient celui à qui le crime a profité » (p. 204).
La conclusion, écrite à quatre mains, « du Juif imaginaire au Juif inexistant », rappelle les conséquences de ces fantasmes dans un contexte de « raréfaction du peuple juif » (p. 232). Ce constat démographique ne change rien à la vigueur de ces croyances et préjugés qui, au contraire, « ont une vie autonome, ils existent en présence des Juifs et, mieux encore, en leur absence, en tant que fantasmes » (p. 231). Si les préjugés inventent des Juifs, leur impact touche bien des Juifs réels. Un préjugé aussi répandu et presque banalisé, tel que « les Juifs sont riches », est un des ressorts derrière l’enlèvement, la torture et le meurtre d’Ilan Halimi en France en 2006.
par , le 20 juillet
Nina Valbousquet, « Le langage antisémite », La Vie des idées , 20 juillet 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Le-langage-antisemite
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[1] Une approche sémantique défendue notamment par : David, Engel, « Away from a Definition of Antisemitism : An Essay in the Semantics of Historical Description », in Jeremy Cohen, Moshe Rosman (eds), Rethinking European Jewish History (Oxford, 2009) ; dans une veine similaire, voir la traduction récente : Mark Mazower, Antisémitisme : Métamorphoses et controverses, Paris, La Découverte, 2025.
[2] Magda Teter, Christian Supremacy : Reckoning with the Roots of Antisemitism and Racism, Princeton University Press, 2023.