Comment représenter un phénomène qui relie des processus aussi différents que le climat, les océans, l’agriculture, l’urbanisation ou les flux de ressources à l’échelle mondiale ? La réponse tient en une forme séculaire : l’atlas.
Comment représenter un phénomène qui relie des processus aussi différents que le climat, les océans, l’agriculture, l’urbanisation ou les flux de ressources à l’échelle mondiale ? La réponse tient en une forme séculaire : l’atlas.
L’Anthropocène existe-t-il vraiment ? La question continue de diviser les chercheurs. Popularisée au début des années 2000 par le chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, la notion désigne l’idée selon laquelle les activités humaines auraient acquis une influence comparable à celle des grandes forces géologiques. Mais son statut reste discuté. Les institutions chargées de définir l’échelle des temps géologiques n’ont pas encore reconnu l’existence d’une nouvelle époque, et plusieurs historiens ou philosophes contestent la pertinence d’un terme qui attribuerait indistinctement à l’humanité des transformations dont les causes sont historiquement situées. Malgré ces controverses, le mot s’est largement diffusé dans les sciences sociales et dans le débat public, où il sert souvent à désigner un constat plus général : l’entrée des sociétés humaines dans une situation où leurs activités modifient les conditions biophysiques mêmes de leur existence.
C’est dans ce contexte que s’inscrit Notre empreinte sur Terre, du journaliste Laurent Testot et du cartographe Perrin Remonté. L’ouvrage ne cherche pas à trancher la querelle des concepts. Il part d’une difficulté plus concrète : comment représenter un phénomène qui relie des processus aussi différents que le climat, les océans, l’agriculture, l’urbanisation ou les flux de ressources à l’échelle mondiale ? La réponse proposée par les auteurs tient en une forme séculaire : l’atlas. L’ouvrage associe ainsi des cartes richement illustrées et des textes synthétiques qui explicitent les mécanismes représentés. Les cartes privilégient des compositions claires, où données biophysiques, climatiques, démographiques et économiques sont mises en relation de manière immédiatement perceptible. Relativement classique, cette forme se distingue d’expérimentations plus radicales comme le Feral Atlas dirigé par Anna Tsing, qui explore des formes narratives et visuelles plus fragmentées. Ici, le choix d’une cartographie structurée et pédagogique rend l’ouvrage accessible, au prix peut-être d’une moindre rupture formelle.
L’ouvrage repose sur l’intuition selon laquelle l’Anthropocène serait d’abord un problème de représentation. Les transformations du système Terre sont désormais largement documentées par la recherche scientifique, mais elles demeurent difficiles à appréhender parce qu’elles relient des phénomènes habituellement étudiés séparément, tels que les cycles biogéochimiques, les dynamiques économiques, les transformations technologiques ou les rapports de force internationaux. Cette hypothèse mérite toutefois d’être discutée. Si la difficulté de représentation constitue indéniablement un obstacle à la compréhension des transformations en cours, faire d’elle un élément central du problème revient à suggérer que les réponses à l’Anthropocène relèveraient essentiellement d’un changement de regard. Or les dynamiques biophysiques à l’œuvre ne dépendent pas seulement de la manière dont elles sont perçues. L’atlas se situe ainsi à l’articulation entre un enjeu cognitif, rendre visible, et un enjeu matériel, celui de transformer des trajectoires déjà engagées.
La thèse implicite du livre tient en une idée. Pour Testot et Remonté, l’Anthropocène ne désigne pas seulement une accumulation de crises environnementales, mais un changement de perspective sur l’histoire humaine. Pendant longtemps, les sociétés ont pu considérer la planète comme un arrière-plan, relativement stable, de leurs activités. Les cartes réunies dans l’ouvrage suggèrent au contraire que l’histoire humaine est désormais inséparable de processus planétaires, tels que la circulation du carbone, les transformations des océans ou encore la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore.
Ce déplacement de regard a des conséquences importantes. Il conduit à penser l’histoire contemporaine non plus seulement à partir des sociétés humaines, mais à partir des interactions entre sociétés et système Terre. L’Anthropocène apparaît ainsi comme un moment où les catégories classiques de l’histoire que sont les États, les économies et les civilisations doivent être replacées dans un cadre plus large, celui des conditions biophysiques qui rendent la vie humaine en société possible.
Il convient toutefois de distinguer deux évolutions partiellement distinctes. D’une part, le développement de l’histoire environnementale et climatique a profondément renouvelé l’analyse des sociétés passées, y compris bien avant l’Anthropocène. D’autre part, la notion d’Anthropocène renvoie à une transformation contemporaine des conditions mêmes de fonctionnement du système Terre. L’ouvrage articule ces deux dimensions sans toujours les dissocier explicitement, alors même qu’elles relèvent de registres analytiques différents.
Le recours à la cartographie constitue l’originalité principale de l’ouvrage. La carte n’y sert pas seulement à localiser des phénomènes, mais elle devient un outil pour visualiser des interactions. Les cartes consacrées aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens (p. 119) offrent un exemple particulièrement éclairant de cette démarche. L’une d’elles représente la France à partir d’un indice de fréquence de traitement, qui mesure l’intensité d’usage des pesticides par commune. La carte fait apparaître des zones fortement traitées, notamment dans les grandes régions céréalières du Bassin parisien ou dans les espaces viticoles du Sud-Ouest et du Sud-Est, où les teintes les plus sombres signalent une exposition plus élevée. Ces informations sont mises en relation, sur la même page, avec des données sur les cultures les plus traitées, la vigne, le houblon ou certaines cultures céréalières, ainsi qu’avec une estimation des coûts sanitaires et environnementaux associés à l’usage des pesticides. L’ensemble permet de comprendre concrètement comment des pratiques agricoles localisées s’inscrivent dans des systèmes productifs intensifs, générant des expositions différenciées des populations et des milieux. En rendant visibles les superpositions entre types de cultures, intensité des traitements et coûts collectifs, la carte donne à voir les mécanismes par lesquels les perturbateurs endocriniens circulent dans les écosystèmes et affectent la santé humaine, sans que ces liens soient immédiatement perceptibles à l’échelle de l’expérience ordinaire.
La carte devient alors un dispositif intellectuel. Elle permet de rassembler des informations dispersées et de rendre perceptibles des relations qui resteraient autrement invisibles. En ce sens, l’atlas participe d’un mouvement plus large qui cherche à représenter la Terre comme un système d’interdépendances.
Un autre apport du livre réside dans l’attention portée à la dimension politique de ces transformations. Les cartes rassemblées dans l’ouvrage montrent clairement que l’Anthropocène ne constitue pas une expérience homogène. Les activités responsables des perturbations environnementales se concentrent dans certaines régions du monde, tandis que leurs conséquences touchent souvent des territoires beaucoup plus vulnérables. Cette dissymétrie éclaire un débat désormais bien installé dans les sciences sociales : certains chercheurs préfèrent parler de « Capitalocène » afin de souligner que les transformations environnementales contemporaines résultent moins des activités humaines en général que de certains régimes économiques et techniques.
Au-delà de cette question de responsabilité, l’atlas suggère également que les bouleversements environnementaux pourraient transformer les équilibres géopolitiques. Les cartes consacrées aux ressources énergétiques, aux terres agricoles ou aux pressions exercées sur les écosystèmes montrent en effet combien l’accès aux ressources devient un enjeu stratégique. Dans un contexte de contraintes écologiques croissantes, plusieurs grandes puissances cherchent déjà à sécuriser leurs approvisionnements énergétiques, alimentaires ou miniers, ce qui pourrait accentuer les rivalités entre États.
L’atlas aborde également, dans ses dernières pages, plusieurs débats contemporains sur les réponses possibles aux bouleversements en cours, multiples et interconnectés, authentique marque de fabrique de l’Anthropocène. Transformation des systèmes énergétiques, préservation de la biodiversité, régulation de certaines technologies ou évolution des formes de gouvernance internationale : si ces propositions ne constituent pas un programme politique structuré, elles permettent néanmoins d’esquisser un ensemble de questions ouvertes sur les institutions capables de répondre aux transformations en cours.
La principale force de Notre empreinte sur Terre tient à sa capacité à transformer un ensemble de données dispersées en une vision d’ensemble. En combinant cartographie et synthèse historique, l’ouvrage offre un instrument efficace pour saisir les interdépendances qui caractérisent les transformations planétaires à l’œuvre.
Cette ambition comporte toutefois des limites. Le format de l’atlas privilégie la visualisation rapide des phénomènes, au détriment parfois de la discussion des débats scientifiques qui entourent certaines données ou certains concepts. Le lecteur ne dispose pas toujours des éléments nécessaires pour évaluer les choix de représentation ou les arbitrages qui structurent les cartes.
Une seconde question concerne la portée politique du projet. L’atlas décrit avec précision les transformations en cours et évoque plusieurs pistes de réponse, mais il reste relativement prudent sur les formes institutionnelles susceptibles d’émerger dans un monde marqué par des contraintes biophysiques croissantes. Cette retenue tient sans doute au format de l’ouvrage, mais elle renvoie aussi à une difficulté plus générale. Si les diagnostics sur les transformations planétaires se précisent, les formes politiques capables d’y répondre demeurent largement indéterminées.
Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt principal du livre. En choisissant de cartographier l’Anthropocène, Testot et Remonté proposent une manière originale d’aborder une notion souvent mobilisée de manière abstraite. L’atlas rappelle ainsi que comprendre les transformations contemporaines ne suppose pas seulement d’accumuler des connaissances, mais aussi d’inventer de nouvelles manières de voir le monde. Il suggère en même temps que cette transformation du regard constitue une condition nécessaire, mais non suffisante, pour affronter les bouleversements en cours.
par , le 3 avril
Thomas Gauthier, « La planète des hommes », La Vie des idées , 3 avril 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/La-planete-des-hommes
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