Recension International

Le monde clivé de l’orthodoxie

À propos de : Jean-Arnault Dérens, Géopolitique de l’orthodoxie. De Byzance à la guerre en Ukraine, Tallandier


par , le 6 avril


Avec plus de 300 millions de membres à la croyance plus ou moins intense, l’orthodoxie est structurée en trois patriarcats et de nombreuses Églises souvent nationales, ce qui en fait une force hétérogène et pourtant essentielle pour comprendre la politique de l’Europe de l’Est et de la Russie.

L’ouvrage fait le pari difficile d’offrir aux lecteurs un panorama des enjeux et des discours géopolitiques portés par les Églises orthodoxes depuis le schisme de 1054 jusqu’à nos jours. Son auteur, Jean-Arnault Dérens, d’abord historien médiéviste puis journaliste, sillonne, depuis la fin des années 1980, les Balkans où il a acquis une connaissance d’un terrain dont il domine les conflits et les déchirures qui l’ont ensanglanté et dont il rend compte dans Le Courrier des Balkans, journal d’information en ligne qu’il a créé en 1998.

Le monde orthodoxe actuel, fort de près de 300 millions de fidèles à travers le monde, uni par le dogme et la liturgie mais très fragmenté, au carrefour des empires byzantin, russe, ottoman et austro-hongrois, déchiré au temps de la Guerre froide et par les conflits de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, souvent pris au piège des nationalismes, connaît une fracture majeure depuis le 24 février 2022 : le début de la guerre en Ukraine et le soutien inconditionnel que le patriarcat russe lui apporte depuis sa cette date. Aussi le tour d’horizon proposé dans l’ouvrage s’avère-t-il précieux pour mieux comprendre ce qui se joue au cœur de l’Europe.

Au-delà d’une opposition entre Moscou et l’Occident

Ce parcours, inscrit dans un vaste espace, allant de l’Europe centrale et balkanique au Proche-Orient, croise les multiples formes de l’orthodoxie aussi bien dans le patchwork albanais, que dans l’Irak de Saddam Hussein ou le Haut-Karabakh disputé entre Arméniens et Azéris. Il propose un tableau vivant et nuancé de ce monde complexe pour en tordre l’image habituellement associée au nationalisme et au conservatisme politique ou sociétal. En effet, Jean-Arnault Dérens refuse une vision duale et stéréotypée renvoyant dos-à-dos une orthodoxie compatible avec les standards européens et celle, soumise à la sphère d’influence russe, inacceptable au regard des normes occidentales.

Il refuse également l’idée d’une Église formée d’un bloc monolithique qui aurait collectivement emprunté la voie d’un néo-conservatisme anti-occidental alors qu’il désire en montrer les multiples visages. En retraçant cette longue trajectoire historique dans les Balkans, au Proche-Orient et dans l’ancien espace soviétique, cet essai met en évidence ces héritages multiples, montre les liens entre Église et nation, aborde toutes les déchirures suscitées par la Guerre froide et la sortie du communisme ou encore les dérives des instrumentalisations politiques qui se sont jouées depuis.

L’empan chronologique envisagé est considérable puisque le propos plonge dans les débuts de la chrétienté orthodoxe pour s’achever en 2022. Les cadres conceptuels mobilisés articulent un plan chrono-thématique en trois parties, la première repartant des racines historiques de l’orthodoxie jusqu’à la fin de l’Empire ottoman en 1918, la deuxième couvrant les conflits et les désastres du XXe siècle ainsi que les liens entre communisme et Églises, la troisième partie, enfin, s’emparant des reconfigurations contemporaines et de ces terres de confins que représente l’Ukraine. Le livre se destine à un large public, objectif dont témoigne une écriture claire mais précise, peu saturée de notes ou de renvois à des références. Le titre, Géopolitique de l’orthodoxie annonce donc un tableau des enjeux à la fois dogmatiques spécifiques, étant donnée la structure autocéphale des Églises orthodoxes, mais également politiques ou internationaux, les Églises et leurs fidèles étant redécoupés et déplacés au gré des bouleversements politiques et militaires ou des traités de paix (p. 147-149).

Églises distinctes et enjeux politiques constants

De ce point de vue, le pari de l’auteur est largement tenu, tant les observatoires investis offrent une multiplicité d’exemples. Les Églises officielles ou dissidentes, les diasporas ou les conflits, les situations particulières – celle du schisme au sein de l’Église bulgare depuis 1992 (p. 175-179) ou de l’Église serbe marquée par la « symphonie » entre pouvoir politique et religieux et lutte contre Milošević (p. 193-206) – sont ici passés en revue et concourent à un tableau exhaustif et au plus près des situations complexes. L’organisation institutionnelle du monde orthodoxe explique la nécessité de penser les problèmes de manière géopolitique, puisque la compétition entre les pôles de pouvoir que constituent les patriarcats de Constantinople, d’Antioche et de Moscou organise la vie des fidèles et conduit à l’autocéphalie de certaines Églises.

Des pans importants de cette fresque du monde orthodoxe couvrent les « terres de sang » décrites par Timothy Snyder [1]. Leur l’histoire sur la longue durée a été marquée par des ruptures confessionnelles, depuis l’apparition de l’uniatisme en Pologne-Lituanie au moment de l’Union de Brest en 1596. Elle a également été marquée par des conflits territoriaux accompagnés de déplacements forcés de populations mais également de controverses théologiques, comme lors du concile de Lviv en 1946 où des prêtres gréco-catholiques demandèrent la réintégration de leur Église dans le patriarcat de Moscou (p. 59).

Jean-Arnault Dérens consacre également de belles pages à la situation actuelle de l’Ukraine (p. 257-271), marquée par la coexistence de trois patriarcats œcuméniques depuis l’indépendance en 1991, – celui de Kyiv érigé en 1992, la branche locale de l’Église orthodoxe russe relevant du patriarcat de Moscou et l’Église orthodoxe autocéphale d’Ukraine créée en 1919 et clandestine jusqu’en 1989 –, qui, sur le terrain, se partagent l’administration des lieux de culte. Mais le début de l’intervention russe en 2014 a reconfiguré les cartes, l’Église orthodoxe d’Ukraine cherchant à s’émanciper de la tutelle russe et aboutissant à la reconnaissance de son autocéphalie par le patriarcat de Constantinople en 2018. La guerre débutée en 2022 a conduit à une rupture avec la tutelle moscovite sans arriver à un rapprochement facile avec le patriarcat de Kyiv, comme en témoigne l’expulsion des prêtres de la Laure des Grottes en 2023, car accusés de collaboration avec les Russes.

La place de l’orthodoxie dans la guerre en Ukraine

Sur ces questions, cet ouvrage fait écho à l’essai rédigé récemment par Kathy Rousselet [2] qui montre, entre autres, que l’Église russe, très présente dans l’espace public et forte d’une part d’environ 70% de la population se déclarant orthodoxe, se caractérise par une pratique peu régulière de la part des fidèles qui, pour un tiers d’entre eux, déclarent également ne pas croire en Dieu. Pourtant, la propagande actuelle, activée par les représentants des agences et des ministères du maintien de l’ordre (siloviki) et les élites religieuses nationalistes, mobilise un imaginaire impérial russe et des notions-cadres comme la « civilisation russe » et la « Sainte Russie » que le patriarcat de Moscou a matérialisés en 2017, en redessinant le « territoire canonique », incluant l’Ukraine, la Biélorussie, la Moldavie et de nombreux pays issus de l’Union soviétique et qui se positionne contre l’Occident. Cette attitude impérialiste s’est renforcée après que le patriarcat de Constantinople a accordé l’autocéphalie à l’Église orthodoxe d’Ukraine en 2018. En effet, cela a ravivé la concurrence entre les patriarcats de Constantinople et Moscou et offert un nouvel argument pour justifier l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes.

Malgré cette alliance entre le pouvoir politique et religieux, l’ouvrage montre pourtant qu’il n’existe pas de pan-orthodoxie à une échelle globale, à l’exception des milieux à l’extrême-droite de l’échiquier politique européen (p. 212-213).

Un instrument en évolution

La situation de la Russie occupe quelques développements qui méritent qu’on s’y arrête, en particulier ceux qui occupent les pages 107-127 et qui se consacrent à la trajectoire de l’Église russe depuis la christianisation à la fin du Xe siècle. En effet, cette présentation s’avère indispensable, étant donné le rôle que cette Église s’est attribué, depuis l’élaboration de la théorie de la Troisième Rome au début du XVIe siècle, briguant le statut de seule représentante de la « vraie foi » après la chute des deux premières Rome. La célèbre expression, formulée ainsi par Philothée de Pskov, son concepteur : « Comprends, tsar très pieux, que tous les empires chrétiens sont compris dans ton propre empire. Deux Rome se sont écroulées, la troisième est debout, mais il n’y aura pas de quatrième » a connu une longue existence avec des éclipses historiques [3].

En effet, au moment de la fondation du patriarcat de Moscou en 1589, la notion de la Troisième Rome devenait difficilement acceptable par le patriarcat de Constantinople avec lequel Moscou aurait alors été en compétition tandis que son rôle comme protectrice des chrétiens vivant sous l’occupation ottomane était accepté par les autres patriarcats orthodoxes. À la fin du XVIIe siècle, elle-même se définissait comme le dernier foyer de la vraie foi mais sans mobiliser le mythe de la Troisième Rome. Au cours du XVIIIe siècle, après le transfert de la capitale à Saint-Pétersbourg et surtout au XIXe siècle, l’expression a servi politiquement dans les dynamiques de russification des populations allogènes de l’empire et au soutien des Slaves soumis aux pouvoirs autrichien ou ottoman dans le contexte d’un renouveau de l’idéologie messianique russe et panslave. À la fin du XIXe siècle, le recours à l’idée de Troisième Rome a permis de donner à la Russie la mission de libérer les chrétiens orientaux. Cette mission était prise dans la réactivation d’un nationalisme russe et dans l’idée que les Slaves de l’Est partageaient un destin commun.

Enfin, depuis la fin du XIXe siècle, « certains penseurs appelèrent à un dépassement de l’identité slave et orthodoxe de la Russie pour forger une idéologie “asiatique” à l’échelle de ses prétentions impériales et capables de lui permettre de tenir la dragée haute à une Europe qui la “méprisait” » (p. 125), inventant ainsi un destin eurasien à la Russie.

L’ouvrage s’empare également de l’instrumentalisation de la question religieuse par les pouvoirs politiques, non seulement dans la Russie poutinienne, mais sur d’autres terrains. Ainsi, dans la Roumanie de Nicolae Ceausescu, dans le contexte d’un nationalisme exacerbé, la théorie de la « continuité daco-roumaine » postule une longue identité nationale roumaine « dont l’Église était un des attributs » (p. 179).

Conclusion

Le livre possède les défauts de ses qualités en raison même du foisonnement des terrains envisagés et de la longue chronologie considérée. Certaines pages s’emparent de questions essentielles sans pouvoir les détailler, par exemple sur Petro Mohyla, métropolite de Kiev à la fin du XVIe siècle, sur le syncrétisme du quotidien au Kosovo ou encore sur les massacres d’Arméniens au début du XXe siècle avant le génocide de 1915. Par ailleurs, une perspective d’histoire sociale et culturelle des pratiques religieuses offrirait un contrepoint utile à l’observatoire institutionnel ici envisagé et à l’analyse de la vision et des discours géopolitique de l’orthodoxie. Néanmoins, cette chronique historique et géopolitique force l’admiration par son attention au détail et à sa concision pour mieux saisir les complexités d’un monde orthodoxe traversé de courants antagonistes et souvent pris au piège des nationalismes.

Jean-Arnault Dérens, Géopolitique de l’orthodoxie. De Byzance à la guerre en Ukraine, Paris, Tallandier, 2024, 384 p., €23,50, ISBN 9791021061675.

par , le 6 avril

Pour citer cet article :

Marie-Karine Schaub, « Le monde clivé de l’orthodoxie », La Vie des idées , 6 avril 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Jean-Arnaud-Derens-Geopolitique-orthodoxie

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Notes

[1Timothy Snyder, Terres de sang : l’Europe entre Hitler et Staline, Paris, Gallimard, 2012.

[2Kathy Rousselet, La Sainte Russie contre l’Occident, Paris, Salvator, 2022.

[3Francine-Dominique Liechtenhan, «  Moscou, Troisième Rome  ? Entre mythe fondateur et mirage destructeur  », dans Martin Wrede et Gilles Montègre (dirs.), Les Rome nouvelles de l’époque moderne, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2022, p. 123-138.

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