Des pianos à queue couchés sur la tranche dans les sous-sol du palais de Tokyo. © Caroline Piketty

Recension Histoire

Histoires de pianos

À propos de : Caroline Piketty, Harmonies volées. Printemps 1945 : le retour des pianos pillés par les nazis, L’Archipel


par , le 5 mars


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À travers l’étude de la restitution d’instruments spoliés par les nazis durant l’Occupation, Caroline Piketty s’intéresse aux parcours des victimes et à leur inscription dans l’histoire collective.

Conservatrice honoraire des Archives nationales, Caroline Piketty nous offre un nouvel ouvrage. Son précédent livre, Je cherche les traces de ma mère. Chronique des archives (2006), abordait d’une manière très personnelle les recherches d’archives administratives familiales auxquelles elle avait contribué dans le cadre de la Mission d’étude sur la spoliation des juifs de France, présidée par Jean Mattéoli.

Pillage d’instruments

Dans ce nouvel opus, Caroline Piketty garde ce ton très personnel et aborde l’histoire d’une manière ni entièrement historique ni archivistique, mais par le prisme personnel et affectif des « petites histoires familiales » contenues dans les archives, qui éclairent « la grande Histoire » (p. 26). Cet ouvrage s’inscrit dans une démarche d’exploration et de réflexion sur les spoliations des instruments de musique et objets musicaux, menée également depuis quelques années par divers musées, dont le Musée de la musique de la Philharmonie de Paris et le Musée des instruments de musique à Bruxelles.

L’Histoire, c’est celle de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (Équipe d’intervention du Reichsleiter Rosenberg, ou ERR), qui par sa division Sonderstab Musik fit main basse sur des milliers d’instruments, manuscrits originaux et partitions, mais aussi sur plusieurs millions d’ouvrages musicologiques et de disques, en France et dans les territoires occupés. Cette administration tentaculaire avait fait l’objet d’une étude minutieuse publiée en 1996 sous le titre Sonderstab Musik : Music Confiscations by the Einsatzsab Reichsleiter Rosenberg Under the Nazi Occupation of Western Europe, dont la traduction française n’a paru qu’en 2019 chez Buchet-Chastel.

Sous le contrôle de l’idéologue du régime nazi Alfred Rosenberg et du musicologue Herbert Gerigk, des milliers d’instruments ont été saisis en France, majoritairement dans des appartements juifs pillés, et envoyés hebdomadairement en Allemagne entre octobre 1942 et le 21 juillet 1944. Les plus prestigieux étaient destinés à la Hohe Schule, ce projet d’université d’élite liée au parti nazi, qui comprenait divers instituts en Allemagne. Les instruments plus ordinaires se retrouvèrent entre les mains de membres du NSDAP ou d’organisations liées au régime, furent offerts à des familles allemandes victimes des bombardements ou envoyés sur le front pour le divertissement des troupes allemandes.

En 1944, des sites de stockage étaient répartis sur tout le territoire allemand pour absorber le flux quotidien des caisses en provenance de toute l’Europe. Une grande partie fut détruite lors de bombardements. Une autre fut découverte par les troupes alliées soviétiques qui saisirent certaines collections et les évacuèrent hors d’Allemagne où leur trace se perd à nouveau. Une dernière, enfin, fut répertoriée par les Alliés occidentaux et rapatriée dans les divers pays d’où les convois étaient partis.

Les histoires, ce sont celles que Caroline Piketty découvre dans les archives à l’occasion de demandes de restitutions de meubles et d’instruments de musique, ici en l’occurrence des pianos, et qu’elle approfondit via divers autres fonds d’archives, notamment les Archives nationales, le fichier des Juifs de la Préfecture de police, les archives du Mémorial de la Shoah ainsi que diverses archives privées. Parmi la somme colossale de ces documents, l’autrice a opéré un choix « pour éclairer l’ampleur et la brutalité des spoliations qui ont frappé tous les quartiers et tous les milieux sociaux ».

De même, elle aborde quelques histoires de familles où il n’y avait pas de piano, « pour illustrer l’étendue des pillages qui ont touché les œuvres d’art, les meubles, les livres, comme les objets domestiques les plus rudimentaires. » Enfin, elle donne « deux exemples de familles non juives, car les Allemands se sont servis un peu partout (p. 25). Un choix, annoncé sans explication, nous éloigne cependant de l’approche historienne : celui d’avoir modifié certains noms de famille.

Reconnaître son piano

Dès l’introduction, on est plongé dans le « capharnaüm » (p. 13) des serres du Palmarium, situé à côté du Jardin d’acclimatation, à l’intérieur desquelles près de 2 000 pianos furent entreposés dès avril 1945. Une annonce dans la presse, le 11 avril, permit aux propriétaires spoliés de réclamer leur piano au Service des restitutions, qui les convoquait par la suite au Palmarium et, un peu plus tard, dans des annexes, au Palais de Tokyo et à la Foire de Paris.

Personnifiés par Caroline Piketty, ces pianos « conversaient en silence, certains fiers de leurs souvenirs, d’autres confus, chahutés par les quatre années précédentes » (p. 22). La description de l’état de stockage des pianos, classés par taille puis par marque, entreposés tête-bêche, sur la tranche, dans des endroits mal éclairés, dépourvus des accessoires qui les rendaient parfois uniques ou du moins facilement reconnaissables, annonce d’emblée la mission périlleuse, quasi impossible, qui s’annonçait : les propriétaires n’ayant pas conservé la trace du numéro de série de l’instrument se heurtèrent souvent à l’impossibilité matérielle de reconnaître formellement leur piano.

D’emblée, on saisit l’enjeu des réclamations. Alors que nombre de déportés n’étaient pas revenus, reconstituer l’environnement familial tel qu’ils ou elles l’avaient laissé lors de leur départ était vital pour leurs proches : le retour des meubles et des instruments devait précéder celui de l’être aimé. Et le piano occupait une place privilégiée, comme en attestent de nombreuses lettres de réclamation, dont celle de Benjamin Cohen qui écrit à propos de son épouse : « Je ne peux pas imaginer la voir rentrer à la maison sans qu’elle retrouve son piano » (p. 88).

On comprend d’autant mieux la douleur et la désillusion des milliers d’anonymes qui, faute de documents attestant des caractéristiques spécifiques de leur instrument, ne purent récupérer leur piano du fait de l’impossibilité de le distinguer parmi la masse des autres de même facture. Le fait que le service des restitutions ait proposé des prêts d’instruments non réclamés en attendant d’autres arrivages et d’autres investigations répondit en partie à ce désarroi.

Tranches de vie

Au fil des chapitres se dévoilent des parcours de vie singuliers, tous brisés, parfois définitivement, par les persécutions. De jeunes résistantes juives, Hedy et Gilberte Nissim, côtoient Vladimir Jankélévitch, Léon Blum, le futur archevêque Aron Lustiger ou la collectionneuse Béatrice de Camondo.

La première partie raconte la spoliation. Treize récits de vie compilés d’après les dossiers de spoliation et divers documents d’archives relatent par métonymie le pillage des appartements, des biens et des meubles en France occupée, parmi lesquels les pianos, ainsi que l’occupation des logements par les forces d’occupation ou par des voisins avides. On assiste à la séparation d’avec les proches, au gré des menaces de rafles, dénonciations, arrestations et déportations. On y lit les convocations au commissariat, les départs pour Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Drancy ou Compiègne qui mènent souvent à Auschwitz, l’exil des familles disloquées. On suit les stratégies pour rester en France : fuite en zone libre, conversion, envoi des enfants à la campagne. Un chapitre ouvre une parenthèse sur la présence des pianos au service du divertissement des troupes, que ce soit du côté allemand grâce aux pillages ou du côté états-unien avec la fabrication de pianos spécifiques, les « Victory ».

L’approche très empathique et le style parfois romanesque sortent de la recherche archivistique pour prendre à témoin de la tragédie vécue par les auteurs des lettres et leurs familles : « La nausée m’a envahie à la lecture de ces dénonciations. Comment avait-on pu s’en prendre sans relâche à une pauvre femme séparée de ses enfants ? » (p. 42). On est souvent tenu en haleine, un certain nombre d’histoires familiales, énoncées de manière partielle, se poursuivant dans la seconde partie de l’ouvrage.

Vies bouleversées

Vingt-six portraits constituent la seconde partie, consacrée au « retour » : celui des pianos, celui des déporté.es, parfois aucun des deux, juste de faux espoirs suscités par des prénoms mal orthographiés sur les murs de l’hôtel Lutetia, où figuraient les noms des personnes rapatriées.
Les lettres de réclamation au service des Restitutions, rédigées pour certaines dès avril 1945, et les archives relatives à chaque personne suivie par l’autrice révèlent l’ampleur des spoliations, mais aussi le rôle important des concierges, pour certaines délatrices ayant conduit à l’arrestation de membres de la famille des victimes de spoliations, pour d’autres témoins du pillage des appartements pouvant attester avec précision des dates de spoliation.

Certaines lettres, comme celle de Roger Payan, sont accompagnées de photos du piano, d’autres de dessins représentant l’instrument. Rivka Ziboulsky joint une photo d’elle-même posant avec l’instrument, un Champ Rameau peu commun qu’elle parviendra à reconnaître au Palmarium. Jankélévitch « ne liste pas ses affaires en fonction des pièces de son appartement, mais en fait une description à la Prévert » (p. 96), détaillant avec soin les titres des titres et partitions qui composaient sa bibliothèque, mais omettant étrangement ses deux pianos à queue. Blanche Blum fournit le numéro de série de son instrument, mais doit renoncer à son retour car condamnée à vivre dans un logement insalubre et exigu, ne parvenant pas à reprendre possession de son appartement occupé par des indésirables peu pressés de quitter les lieux.

La musique au cœur du cataclysme

Ces petites histoires sont autant d’aventures dont on souhaite ardemment une issue heureuse : Léon Yehouda Klein retrouve par hasard son piano en reconnaissant le son caractéristique, qui s’échappe de l’une des maisons du village où sa maison a été pillée. Myriam Alevi croit reconnaître son piano au Palmarium et, après le transport de celui-ci dans son appartement, en est définitivement assurée lorsqu’elle redécouvre les traces de griffes que son chat y avait laissées. Léon Ikor et Léon Blum retrouvent une partie de leurs livres dans des saisies effectuées par les Soviétiques et transférées à Moscou.

Certains tentent des réclamations auprès des troupes alliées, arguant que des pianos spoliés servent toujours en 1945, cette fois pour le divertissement des soldats libérateurs. Le double-piano Pleyel de Béatrice de Camondo est pour sa part « repéré près de Leipzig dans un train échoué en pleine campagne, parmi les bagages d’un général allemand en déroute » (p. 137).

Mais une partie des instruments a disparu. Sur les cas investigués par Caroline Piketty, quatorze personnes seulement retrouvent leur instrument, trois bénéficient de l’octroi d’un autre piano. L’autrice compose avec les lacunes des dossiers et les assume : « Comme souvent, je ne sais pas grand-chose de cette histoire de pillage. » (p. 128).

Au-delà des quelques cas heureux de retrouvailles avec un meuble chéri, la réalité se rappelle, implacable : les destins familiaux ont été bouleversés et la plupart des personnes abordées dans ce livre ne voient pas revenir leurs proches. La consolation d’avoir retrouvé un piano ne peut meubler le vide laissé par les caisses de livres et le mobilier disparus définitivement. Le retour de déportation s’accompagne parfois de douloureuses démarches pour récupérer un logement occupé ou solliciter l’Entraide française pour faire face au dénuement.

Comme l’avait formulé Serge Klarsfeld à propos de l’ouvrage Le Fichier d’Annette Kahn, paru en 1992, Harmonies volées de Caroline Piketty permet d’

apaiser des douleurs toujours vivaces en expliquant le destin, en prodiguant des traces écrites de ce destin, en réintégrant la tragédie individuelle dans le drame collectif ; en permettant à la mémoire de se perpétuer quand les petits-enfants et leurs descendants peuvent et pourront recevoir les preuves documentaires du passage de leur famille à travers ce cataclysme de l’histoire que fut la Shoah [1].

Caroline Piketty, Harmonies volées. Printemps 1945 : le retour des pianos pillés par les nazis, Paris, L’Archipel, 2025, 174 p., €19,90, ISBN 9782809852271.

par , le 5 mars

Pour citer cet article :

Élise Petit, « Histoires de pianos », La Vie des idées , 5 mars 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Histoires-de-pianos

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Notes

[1Serge Klarsfeld, préface à Annette Kahn, Le Fichier, Paris, Robert Laffont, 1992, p. X.

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