1967 : lutte pour les civil rights, guerre du Vietnam, Sergent Pepper des Beatles, Velvet Underground, début des Doors … Au même moment, Bob Dylan enregistre des morceaux qui renouvellent le langage culturel américain.
1967 : lutte pour les civil rights, guerre du Vietnam, Sergent Pepper des Beatles, Velvet Underground, début des Doors … Au même moment, Bob Dylan enregistre des morceaux qui renouvellent le langage culturel américain.
Sans doute est-ce la sortie sur les écrans en 2024 du biopic Un parfait inconnu, réalisé par James Mangold et consacré aux premières années du futur prix Nobel de littérature (2016) dans l’underground musical de Greenwich Village, qui a incité Les Belles Lettres à rééditer deux ouvrages originellement parus en 1977 pour le premier (Rolling Thunder Logbook), vingt ans plus tard pour le second (Invisible Republic).
Deux livres donc, deux textes singuliers et deux approches distinctes d’un seul et même phénomène. Deux auteurs également : l’un, Sam Shepard (1943-2017), auteur dramatique prolifique, représentatif de la contre-culture des années 1960-1970, également comédien, écrivain et scénariste – entre autres – de Zabriskie Point d’Antonioni en 1970 ou de Paris Texas de Wenders en 1984. L’autre, Greil Marcus, essayiste et critique, également journaliste pour le magazine Rolling Stone, auteur de nombreux ouvrages comme le célèbre Lipstick Traces [1], Mystery Train [2] ou encore Like a Rolling Stone [3]. Il est considéré comme l’un des plus grands spécialistes de la culture populaire américaine.
Si le titre que Shepard a donné au récit d’un road-trip musical avec Dylan est clair, le titre du livre de Marcus apparaît quelque peu énigmatique. Qu’est-ce donc que cette « République invisible », cette Amérique clandestine ? Une Amérique cachée dans un sous-sol ? En fait, le sous-titre original, Bob Dylan’s Basement Tapes, donne un éclairage – à vrai dire pas si simple, sauf pour les amateurs de Dylan. Ces Basement Tapes, « enregistrements du sous-sol », sont le titre d’un album sorti en juin 1975, mais composé de morceaux bien plus anciens.
Après l’échec relatif du Bob Dylan World Tour 1966, en raison de l’accueil hostile du public, reprochant à Dylan d’avoir, depuis le Festival de Newport en 1965, abandonné (en apparence) le folk pour le rock, et après l’annulation d’une nouvelle tournée à la suite d’un accident de moto, Dylan enregistra près de 140 morceaux de juin à octobre 1967, à Woodstock, dans le garage en sous-sol d’une maison nommée Big Pink, avec des musiciens qui plus tard deviendront The Band [4].
Au fil des titres, Dylan et ses instrumentistes [5] vont, à l’occasion de sessions informelles, composer une anthologie singulière de l’univers musical américain. Le blues, bien sûr, la country, le calypso, voire des sons jazzy ou des mélodies hispanisantes, tout comme la reprise de vieux standards ainsi que des compositions originales, produisent un ensemble d’éléments disparates. Ces bandes du sous-sol, souligne Marcus, qui initialement n’étaient pas destinées à publication, furent lors de leur sortie « officielle » saluées comme un événement.
Pour l’auteur de La République invisible, ces enregistrements sont à considérer comme une sorte de laboratoire dans lequel certains traits fondamentaux du langage culturel américain ont été remis à jour et réinventés en quelques prises, en quelques mois.
1967 fut l’année de ce qu’on a appelé le Summer of Love, l’année où sortirent dans les bacs des disquaires Sergent Pepper’s Lonely Hearts Club Band des Beatles, Are You Experienced de Jimi Hendrix, The Piper at the Gates of Dawn de Pink Floyd, The Velvet Underground & Nico de Velvet Underground avec Lou Reed, ou bien encore The Doors, premier 33 tours du groupe éponyme. Mais 1967 fut également une année apocalyptique où la guerre du Vietnam connut à la fois aggravation et enlisement. Ce fut encore l’année du Summer of Rage, avec des émeutes raciales qui firent de nombreux morts à Newark et à Detroit.
Or – et c’est là tout l’intérêt du livre de Marcus –, dans ce contexte historique mouvant et à partir de ces bandes du sous-sol, on retrouve la trame de chants qui relient une culture ancrée dans l’Amérique profonde à une contre-culture alors en construction, dont il dessine et désigne des formes de contiguïtés, discontinuités et continuités.
Marcus passe au crible ces morceaux issus, pour une grande part, d’une histoire de la musique populaire américaine, enregistrée dans les années 1920-1930, redécouverte à l’orée des années 1960 par le travail rigoureux d’ethnomusicologues comme Alan Lomax, qui enregistrèrent des artistes alors totalement oubliés comme Skip James, Son House, Dock Boggs – devenus par la suite des légendes vivantes pour un public certes limité, mais particulièrement exigeant. Ces enregistrements forment, selon Marcus, la bande-son d’un monde qui n’existait plus, un monde (celui des pionniers, puis de la Grande Dépression) qui s’était érodé, mais dont ces chants constituaient les buttes-témoins.
À la frontière de plusieurs genres, ils charrient tout un pan d’histoire et d’histoires, celles des revendications sociales, mais également de faits divers, de meurtres, de violences raciales. À travers ces folksongs et ces blues, c’est une plongée au plus profond d’une Amérique où violence, utopie et puritanisme sont entremêlés.
À la suite de Dylan, Marcus se fait l’archéologue d’une Amérique invisible d’autant mieux dissimulée qu’elle est, comme la lettre volée d’Edgar Poe, exposée à tous les regards. Son livre témoigne de tout un pan de l’histoire culturelle des États-Unis à la fin des années 1960, sur fond de guerre du Vietnam et de luttes pour les civil rights. Il montre que la culture folk, blues ou rock, incarnée entre autres par Dylan, propose une transmission véhiculaire des mythes constitutifs de l’Amérique – un réel apport historien, permettant un décryptage des objets culturels et des faits de société qui ont construit les États-Unis.
Si le livre de Marcus foisonne d’exemples et se révèle d’une érudition stimulante, le récit que donne Shepard de la Rolling Thunder Revue est d’une écriture tout à fait différente. Projet de scénario d’un film qui ne verra jamais le jour, le témoignage de Shepard tient à la fois du journal intime et du carnet de voyage. Par petites touches sensibles, de courts chapitres d’une à quatre pages, il évoque plus qu’il ne décrit de brefs instants, comme saisis au vol de cette tournée de six semaines à l’automne 1975.
Alors que les concerts de rock se jouaient dans des stades de 20 000 places ou plus, le projet de Dylan reposait sur l’idée d’une revue itinérante destinée, tels un cirque ou une petite troupe de théâtre, à ne jouer que dans de petites villes, tout d’abord sur la côte est. Pendant près de deux mois, c’est tout un collectif d’artistes, et non des moindres (Joan Baez, Joni Mitchell, mais également Allen Ginsberg), qui accompagne Dylan dans une tournée que l’on a pu voir comme le dernier avatar d’une génération beat & folk emblématique de la contre-culture des sixties, à un moment où les styles musicaux, tout comme la société américaine (fin de la guerre du Vietnam, essor de nouveaux styles musicaux comme le disco ou le punk), connaissent de profondes mutations.
Comme dans le livre de Marcus, c’est bien d’un choc entre plusieurs Amériques dont ce livre témoigne. Cette Rolling Thunder Revue est une série de rencontres improbables entre plusieurs visages de l’Amérique, plusieurs mondes, plusieurs époques, qui interfèrent pour se terminer au Madison Square Garden, avec Muhammad Ali, autour de la protest song de Dylan Hurricane, afin de faire fléchir la justice sur la condamnation du boxeur Rubin « Hurricane » Carter, un boxeur condamné en 1966 pour un triple meurtre qu’il n’a pas commis.
Palimpseste virevoltant, collage de récits, de témoignages, de chansons, mais aussi de photographies et de coupures de presse, ces deux livres retracent des moments clés de l’histoire culturelle des États-Unis – et, bien plus largement, d’une période de l’histoire culturelle occidentale.
par , le 26 février
Patrice Carré, « Laboratoires musicaux », La Vie des idées , 26 février 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Greil-Marcus-La-Republique-invisible-Bob-Dylan
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[1] Greil Marcus, Lipstick Traces. Une histoire secrète du XXe siècle, Allia, 1998.
[2] Greil Marcus, Mystery Train, Allia, 2001.
[3] Greil Marcus, Like a Rolling Stone. Bob Dylan à la croisée des chemins, Points, 2007.
[4] Voir le film de Martin Scorsese, The Last Waltz, concert d’adieu du groupe de rock The Band, le 25 novembre 1976 (Thanksgiving) au Winterland Ballroom de San Francisco.
[5] Le guitariste Robbie Robertson, les claviéristes Richard Manuel et Garth Hudson, le bassiste Rick Danko et le batteur Levon Helm.