« L’Étendard-Corset », Maria Pinińska-Bereś (1967)

Recension Histoire

Féministes de l’Est

À propos de : Mateusz Chmurski, Hélène Martinelli, Devenir-sœur. Repères dans un siècle de féminismes polonais, Michalon


par , le 29 avril


Un recueil consacré à la pensée féministe polonaise montre la richesse du mouvement, des années 1900 au tournant queer en passant par la période socialiste. Cette histoire méconnue ouvre la voie à une généalogie et une comparaison des sororités européennes.

Depuis les offensives du PiS [1] contre le droit à l’avortement, la cause des femmes polonaises fait l’objet d’une attention accrue en Occident. Si la « grève des femmes » (Strajk Kobiet) lui a donné large un écho, on ignore encore que les Polonaises furent parmi les premières Européennes à obtenir le droit de vote (1918), l’accès légal à l’IVG (1956), et que les reculs actuels trouvent leur origine dans la transition postcommuniste.

C’est à cet intérêt croissant, mais lacunaire, que répond l’anthologie Devenir-sœur dirigée par Mateusz Chmurski (Sorbonne Université) et Hélène Martinelli (ENS Lyon). Ils y convoquent les grands textes de la pensée féministe polonaise, pour en exhumer l’histoire et les femmes qui l’ont façonnée.

Un geste éditorial et politique

Aux origines de Devenir-sœur, un constat : malgré leur richesse et leur ancienneté, les féminismes polonais demeurent méconnus du public francophone, y compris le plus averti. Mateusz Chmurski et Hélène Martinelli attribuent cette méconnaissance à l’inaccessibilité des textes fondateurs, dont il n’existe pour la plupart aucune traduction. Ils proposent d’y remédier en donnant à lire au plus grand nombre, et dans toute sa diversité, « une pensée qui se développe depuis plus de cent ans » (p. 13).

L’anthologie poursuit plusieurs objectifs. Elle cherche tout d’abord à déconstruire la vision « binaire et simpliste d’une Pologne obscurantiste », à qui l’Occident éclairé aurait insufflé les idées féministes. Elle participe ensuite à un mouvement de reconnaissance de l’expérience socialiste [2], encore balbutiant dans le débat intellectuel français, appelant à « une autre généalogie des féminismes contemporains » que celle forgée par les courants francophones et anglophones (p. 16).

À l’heure où la conscience féministe se généralise et où le centre de gravité européen se déplace vers l’Est, ce recueil affirme la nécessité de prêter attention aux voix de l’« autre Europe » et aux solidarités qui s’y organisent au-delà des frontières figées par nos imaginaires. Comme le souligne l’introduction, le titre Devenir-sœur – emprunté à l’autrice lesbienne Narcyza Żmichowska (1819-1876) – n’est pas anodin : il invite à la sororité.

Cette ambition se reflète dans les choix éditoriaux de Mateusz Chmurski et Hélène Martinelli. Le format se veut « humble » (moins de 250 pages) ; le sommaire, sélectif : quatorze textes, non exhaustifs, mais représentatifs des développements de la pensée féministe polonaise du début du XXe siècle à nos jours [3]. L’adoption d’une perspective généalogique permet d’inscrire les féminismes polonais dans une histoire longue et de déjouer la périodisation occidentale par « vagues », peu opérante dans le contexte local [4].

Spécialistes de la littérature centre-européenne, ils ont fondé leur sélection sur la « prose d’idées, à dimension essayistique » (p. 14). S’y expriment, dans une variété de registres (articles, extraits d’ouvrage, discours) et un style incisif, écrivaines, philosophes, politiciennes, activistes et universitaires, qu’elles se revendiquent ou non féministes, témoignant de la pluralité polonaise. Chaque texte est précédé d’une notice biographique et contextuelle situant la contribution de son autrice dans le concert national et international des féminismes.

On notera, tout au long de l’ouvrage, le recours à des références bien connues du public occidental, destinées à lui faire prendre la mesure des figures en présence. La députée Maria Jaszczuk (1915-2007) et la femme de lettres Zofia Nałkowska (1884-1954) sont respectivement surnommées « la Simone Veil polonaise » et « la Virginia Woolf polonaise », de même que l’œuvre d’Irena Krzywicka (1899-1994) annonce « à plusieurs égards Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir » (p. 65).

Trois temps d’un siècle de féminismes

Le corpus est organisé en trois parties correspondant à trois grands moments du féminisme polonais. La première, consacrée aux « pionnières », rassemble des textes écrits entre 1907 et 1932, période où le combat féministe côtoie celui pour l’indépendance de la nation [5]. On y découvre la plume provocatrice de Kazimiera Bujwidowa (1867-1932), suffragiste et militante pour l’accès des femmes à l’éducation, de Zofia Nałkowska, première femme membre de l’Académie polonaise de littérature, et de sa consœur Irena Krzywicka, à l’avant-garde de la lutte pour la liberté sexuelle et la planification familiale. De la prostitution à la « crise de la masculinité », en passant par la maternité consentie, leurs propos frappent par leur modernité et leur résonance contemporaine.

La deuxième partie, intitulée « politique et pratique », nous plonge dans le débat parlementaire d’avril 1956 ayant abouti à l’accès légal et gratuit à l’IVG pendant plus de trente ans en Pologne [6]. Les discours de trois députées – Maria Jaszczuk, rapporteuse du projet de loi, Zofia Tomczyk (1920-2006) et Wanda Gościmińska (1914-2000) – exposent la réalité des Polonaises confrontées à des grossesses non désirées sous le communisme, entre conditions de vie précaires et poids de l’Église, ainsi que les réponses apportées à ce « problème social urgent ». La libéralisation du droit à l’avortement, tout comme les trajectoires de ces femmes politiques, illustre les contradictions d’un régime autoritaire qui, par son projet égalitaire, contribua néanmoins à l’émancipation féminine.

La troisième partie dresse un panorama des féminismes contemporains après 1989. Trois textes sont dédiés aux désillusions de la transition démocratique qui, par l’alliance des élites de Solidarność et de l’épiscopat, restaura un ordre patriarcal en Pologne. Sławomira Walczewska (1999), Agnieszka Graff (1999) et Maria Janion (2009) en analysent les soubassements culturels – entre héritage romantique et « contrat sexuel chevaleresque » – et rendent compte de la difficile recomposition du mouvement des femmes dans une société dominée par l’anticommunisme, la religion, et les transformations néolibérales.

Izabela Morska (2000) introduit la question lesbienne dans un paysage militant hétéronormé ; Zuzanna Radzik (2015), celle d’un féminisme catholique. Klementyna Suchanow (2020) raconte quant à elle comment Strajk Kobiet est devenue le fer de lance d’une résistance internationale aux national-populismes et aux fondamentalismes religieux. On termine ce parcours initiatique avec Sylwia Chutnik (2020), incarnation d’un féminisme queer et ancré dans les cultures numériques, où l’humour sert la contestation du sexisme ordinaire des dziaders  vieux schnocks »). L’ensemble laisse entrevoir les multiples facettes d’une pensée polonaise aux prises avec son temps.

Un premier pas prometteur

À mi-chemin entre l’essai académique et l’ouvrage grand public, l’anthologie Devenir-sœur réussit un tour de force éditorial en parvenant à conjuguer rigueur intellectuelle, accessibilité et plaisir de la lecture. La pertinence de la sélection permet de retracer « un siècle de féminismes polonais » en un nombre de textes restreint. Elle révèle également la singularité et la puissance d’une expression féministe mêlant poésie [7], acerbité et ironie.

Se dessine au fil des pages une histoire complexe, faite de ruptures et de continuités, mais surtout d’agentivité. Étayé par des notes et références fournies, le volume confirme sa vocation pédagogique et politique, en contrebalançant le récit victimaire et le paradigme du « rattrapage », [8] dominants à l’Ouest.

Quelques limites peuvent cependant être relevées. Les sections du recueil apparaissent légèrement déséquilibrées : celle consacrée aux féminismes contemporains réunit la majorité des textes. La période postcommuniste et le boom des années 2015-2020 y sont regroupés, là où une distinction aurait permis de mieux saisir les évolutions récentes. La partie dédiée au communisme se concentre uniquement sur l’avortement, laissant de côté la révolution sexuelle polonaise [9]. On peut enfin regretter l’absence de voix masculines et de la nouvelle génération, à l’instar de Tomasz Kaliściak ou de Maja Staśko, représentante d’une jeunesse engagée.

Avec cette « polyphonie » polonaise, Mateusz Chmurski et Hélène Martinelli inaugurent un chantier aussi bienvenu que nécessaire dans le champ éditorial français. Au-delà de l’hommage (ou « femmage ») rendu, l’anthologie offre un nouvel espace de réception aux féminismes d’Europe centrale et orientale et incite au dialogue. Elle rappelle que les questions de genre, loin d’être anecdotiques, sont au cœur de l’histoire politique de la Pologne et en déterminent la compréhension.

Mateusz Chmurski, Hélène Martinelli, Devenir-sœur. Repères dans un siècle de féminismes polonais, Paris, Michalon, 2024, 248 p., 20 € (ISBN 9782347003562).

par , le 29 avril

Pour citer cet article :

Julia Laureau, « Féministes de l’Est », La Vie des idées , 29 avril 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Chmurski-Martinelli-Devenir-soeur

Nota bene :

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Notes

[1Parti Droit et Justice (en polonais Prawo i Sprawiedliwość, PiS), au pouvoir de 2015 à 2023.

[2Voir Kristen R. Ghodsee, «  Les ‘‘grands-mères rouges’’ du mouvement international des femmes  », Le Monde diplomatique, juillet 2021.

[3Le mouvement féministe polonaise émerge dans les années 1840 avec le cercle des Enthousiastes (Entuzjastki).

[4Voir Agnieszka Graff, “Lost between the Waves  ? The Paradoxes of Feminist Chronology and Activism in Contemporary Poland”, Journal of International Women’s Studies, vol. 4, n° 2, 2003.

[5De 1795 à 1918, la Pologne cesse d’exister en tant qu’État à la suite des partages de son territoire entre le royaume de Prusse, l’Empire d’Autriche et l’Empire russe.

[6La loi autorise l’IVG en cas de «  conditions de vie difficiles de la femme enceinte  ». Ces conditions n’étant pas strictement spécifiées, l’avortement devient rapidement accessible à la demande. En 1993, ce droit est limité à trois cas : grossesse résultant d’un crime (viol, inceste), menace la santé ou la vie de la femme enceinte, malformations graves et irréversibles du fœtus.

[7Le magnifique texte de Jolanta Brach-Czaina (1992), sur lequel s’ouvre le recueil, en est l’exemple le plus saillant.

[8Voir notamment Ivan Krastev et Stephen Holmes, «  Imitation and Its Discontents  », Journal of Democracy 29, nᵒ 3 (2018), p. 117‑28  ; et Michal Buchowski, «  The Specter of Orientalism in Europe : From Exotic Other to Stigmatized Brother  », Anthropological Quarterly 79, nᵒ 3 (2006), p. 463‑82.

[9Voir Anna Dobrowolska, Polish Sexual Revolutions : Negotiating Sexuality and Modernity behind the Iron Curtain, Oxford University Press, 2025  ; et Agnieszka Kościańska, Gender, Pleasure, and Violence : The Construction of Expert Knowledge of Sexuality in Poland, Indiana University Press, 2020.

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