Recension Histoire

L’Afghanistan au Moyen Âge

À propos de : Arezou Azad, The Warehouse of Bamiyan. Economic Life in Medieval Afghanistan, Edinburgh University Press


par , le 24 septembre


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Issus du trafic d’antiquités et parfois qualifiés de « Guéniza Afghane », les Bamyan Papers sont un des rares corpus permettant de contribuer à une histoire économique et sociale par le bas de l’Islam médiéval. Ils sont également une fenêtre vers l’histoire délaissée de l’Afghanistan prémoderne.

L’Afghanistan d’aujourd’hui évoque davantage des images de talibans coiffés de turbans noirs et affublés de kalachnikovs, et de silhouettes fantomatiques dissimulées dans des burqas bleuâtres, que celle d’un somptueux creuset de civilisations anciennes. Il y a maintenant un quart de siècle, les deux monumentales statues de Bouddhas excavées dans une falaise de la vallée de Bamiyan, située au centre du pays, ont connu une triste notoriété médiatique : ce témoignage de l’éclatant passé préislamique du pays fut détruit au moyen d’explosifs par lesdits talibans en 2001.

Bamiyan recèle toutefois d’autres trésors, y compris de la période islamique de l’histoire du pays. L’un de ces trésors est un ensemble exceptionnel de 222 documents produits entre l’An Mil et 1221 : les derniers documents ont été écrits juste avant l’invasion mongole menée par Gengis Khan. Peut-être découverts à Shahr-i Ghulghula [1] (p. 7, 45), une citadelle médiévale située à vingt minutes de marche des fameux Bouddhas et fouillée notamment par la DAFA (Délégation Archéologique Française en Afghanistan), ils ont été acquis, on ne sait trop comment, par la Bibliothèque Nationale d’Israël, et sont accessibles depuis 2017. L’authentification de ces documents issus non pas de fouilles réalisées selon les règles de l’art, mais du trafic d’antiquités (p. 73-74, et p. 203 sur les enjeux éthiques), a nécessité des analyses coûteuses menées en laboratoire pour identifier la provenance du papier et confirmer les dates inscrites sur les documents (p. 58, 61).

Ces documents ont immédiatement attiré l’attention d’Arezou Azad, auteure du présent ouvrage. Elle a créé et pris la direction du projet Invisible East, basé à l’université d’Oxford. L’équipe impliquée dans ce projet s’est attachée à transcrire, traduire et analyser non seulement ces « Bamiyan Papers », mais encore une série d’autres documents provenant d’Afghanistan et couvrant la période comprise entre le VIIIe et le XIIIe siècle de l’histoire du pays, période jusqu’ici mal connue.

L’ouvrage The Warehouse of Bamiyan. Economic Life in Medieval Afghanistan (L’entrepôt de Bamiyan. La vie économique de l’Afghanistan médiéval) est issu de ce projet, qui a également donné lieu à la publication en ligne d’un vaste corpus de documents, ce qui permet au public spécialisé de vérifier les assertions historiques « à la source », et au public intéressé de se familiariser avec l’apparence et le contenu du matériau difficile, parfois ingrat, travaillé par les historiens de l’Orient islamique médiéval [2]. Ceux qui préfèrent le papier seront sans doute comblés par les riches annexes de l’ouvrage, qui contiennent le fac-similé, la transcription et la traduction anglaise de 26 documents représentatifs du corpus mobilisé dans l’ouvrage (p. 206-284), par ailleurs généreusement illustré de cartes et photographies.

Écrire l’histoire économique de l’Afghanistan médiéval « vue d’en bas »

La vallée de Bamiyan. Photographie prise en 2012 par le Defense Visual Information Distribution Service (Armée américaine). Domaine public.

Il faut contextualiser Bamiyan en ce Moyen Âge pré-mongol, et l’ouvrage le fait minutieusement. L’on retiendra que la région est lentement islamisée, entre le VIIIe et le XIe siècle (la communauté bouddhiste demeure active au moins jusqu’au Xe siècle, p. 24-25). Elle verse des taxes, peu élevées, au calife abbasside, puis s’en émancipe progressivement, comme le reste de l’Orient islamique (p. 28-29) Quoique montagneuse (les sommets qui flanquent la vallée culminent à 4400 mètres et 5135 mètres, respectivement), la région est un espace de circulations ; elle est définie par les trois routes qui la traversent en suivant le tracé des principaux cours d’eau (p. xi-xvii, 2, 47). Attention, toutefois, à ne pas analyser cette histoire au prisme déformant des « Routes de la Soie », formule certes accrocheuse, mais qui nous entraîne à ne voir dans l’Orient islamique qu’un lieu de passage, et à privilégier l’histoire du grand commerce d’objets de luxe au détriment de la vie économique et sociale locale (p. 82-83). Or, justement, le parti pris historiographique de l’ouvrage est de dissiper une double invisibilité. La première invisibilité est celle de l’Orient islamique, souvent vu comme une simple périphérie reproduisant les modèles politiques, économiques et culturels du « centre », en l’occurrence le califat abbasside de Bagdad, situé à plus de 2000 kilomètres de Bamiyan à vol d’oiseau. La seconde est celle de « ceux d’en bas » (pour reprendre l’expression consacrée de l’historien britannique E. P. Thompson), ici les paysans et paysannes de la vallée de Bamiyan, située à l’écart des riches oasis urbaines de la région, telles que Merv, Herat ou Balkh. Car, et c’est ce que révèlent les documents de Bamiyan, la production agricole est au cœur du système fiscal, et ce sont les échelons inférieurs et intermédiaires de l’administration des dynasties régnant sur la région au XIIe siècle, les Ghaznavides, les Ghorides et les Khwārasmshāh, qui nous sont donnés à voir. Cette histoire vue d’en bas n’est pas celle de populations silencieuses soumises au fameux « despote oriental » (p. 80-81). Empruntant aux réflexions de l’anthropologue James C. Scott, Arezou Azad montre que les paysans négocient et contournent la domination.

Les sources employées servent naturellement ce parti pris historiographique. Contrairement aux chroniques et aux œuvres littéraires de l’Islam médiéval, souvent commanditées par les princes et écrites au prisme de leurs préoccupations, les Bamiyan Papers forcent à prendre en compte la perspective de ceux d’en bas. Ce corpus est exceptionnel car, contrairement à l’Occident latin, l’Islam médiéval nous a légué très peu d’archives et de documents de la pratique [3]. Les 222 documents sont divisés en deux groupes ; le premier, rédigé en persan et en judéo-persan (persan écrit avec l’alphabet hébreu), est daté de la première moitié du XIe siècle et appartenait à l’archive d’un grand propriétaire juif de la région (ce qui atteste en passant du caractère multiculturel et multireligieux de cette région au Moyen Âge) [4]. Le second, sur lequel s’appuie l’ouvrage discuté ici, est un amalgame de documents variés, essentiellement en persan (le reste en arabe) daté de la période 1155-1221, peut-être réunis par hasard en 1221 afin d’en remployer le précieux papier (p. 138).

Arezou Azad s’est consacrée plus particulièrement à l’étude d’un sous-ensemble documentaire produit par un entrepôt de céréales, peut-être situé à Shahr-i Ghulghula, entrepôt dont elle retrace la « biographie » dans le Chapitre 3, véritable cœur battant de l’ouvrage. L’entrepôt (anbār) est le lieu où sont stockées les céréales, produit des taxes payées en nature par les paysans de la région. Il apparaît que l’office de gestionnaire de l’entrepôt (anbār-dār en persan) se transmet de père en fils : ʿAlī succède à son père Abū Bakr, et les changements dynastiques ne semblent guère impliquer de changement de personnel (p. 95). Leur mission consiste à collecter les impôts, ce dont témoignent les reçus délivrés aux paysans venus apporter leur dû, et à recouvrir les arriérés avec l’aide de deux « officiers de police » (shiḥna). La mention des céréales versées dans l’entrepôt montre que le blé et l’orge sont les principales plantes récoltées dans la région, généralement au début de l’automne. Si des statistiques indicatives peuvent être élaborées à partir des sources disponibles, elles ne permettent pas d’établir la production agricole totale de la région ; mais elles n’en restent pas moins l’indice de l’importance de l’agriculture dans la production économique locale (p. 134-135). Les problèmes rencontrés pour recouvrer les impôts impayés dévoilent la marge de manœuvre des paysans, disposés à contester les termes de la domination étatique. Ainsi, une note produite par l’administration centrale (le dīwān) rapporte que celle-ci a envoyé deux représentants dans la région de Bamiyan afin d’assister deux officiers de police, qui se trouvent en difficulté parce que les paysans, desquels on exige le paiement de 90 chargements de céréales à dos d’âne, refusent de livrer plus de 70 chargements (p. 103 et 256-259 pour le document original). Ces analyses, menées à une échelle quasi granulaire, sont inscrites dans les chapitres suivants dans un contexte économique et archivistique plus large : les apports des Bamiyan Papers sont mis en perspective avec ce que l’on sait des différentes formes de propriété terrienne (chapitre 4) et de la composition de lettres et documents officiels (chapitre 5) à cette période.

Les contraintes de l’écriture de l’histoire afghane

La démarche entreprise dans cet ouvrage se revendique de la microhistoire, et l’auteure rend hommage aux travaux de Carlo Ginzburg et d’Emmanuel Le Roy Ladurie (p. 202). Mais ici, ce choix historiographique, au fond, n’en est pas vraiment un : la documentation aujourd’hui accessible pour écrire l’histoire économique de l’Afghanistan médiéval est inévitablement parcellaire, hétéroclite et contingente, au sens où elle dépend grandement de découvertes et d’acquisitions accidentelles. Le paradigme de l’indice semble le seul qu’une démarche sérieuse puisse adopter ici. Remarquons que, si cette difficulté est particulièrement saillante ici, l’écriture de l’histoire économique d’autres régions de l’Islam médiéval est également confrontée au manque d’archives. Les historiens doivent user de stratégies de contournement en mobilisant des sources comme les chroniques, les traités de géographie, les collections épistolaires, les documents produits par les fondations pieuses, les monnaies ou encore les documents de la célèbre Guéniza du Caire [5].

L’un des apports, et pas des moindres, de l’ouvrage, est le choix d’écrire cette histoire de la vie économique de l’Afghanistan médiéval à l’échelle locale, celle de la vallée de Bamiyan. L’on peut alors se demander si le mot « Afghanistan », un État qui n’existe que depuis 1747, avait sa place dans le titre de l’ouvrage. Arezou Azad a justifié ailleurs la pertinence de la région « Afghanistan » pour les études médiévales : en substance, cette région historique peut être vue comme un ensemble cohérent constitué par quatre sous-ensembles régionaux, ceux de Herat, Kandahar, Balkh et Kaboul [6]. Toutefois, c’est vraiment Bamiyan qui est au cœur de cet ouvrage-ci.

En fait, la présence du terme « Afghanistan » dans le titre de l’ouvrage semble faire écho à une préoccupation contemporaine qui motive sans doute l’entreprise d’Arezou Azad et de ses collègues (p. 15) : après quarante ans de guerre, l’Afghanistan demeure l’un des pays les plus pauvres de la planète, son histoire est peu étudiée, et son patrimoine menacé. Le choix de l’anachronisme, en parlant d’ « Afghanistan médiéval », est une invitation adressée aux chercheurs, aux institutions et au public plus large, à consacrer leur attention, leurs compétences et leurs ressources à l’étude de cette histoire encore largement « invisible ». Invitation redoublée par la création récente, par Edinburgh University Press, d’une collection spécialement dédiée à « l’Afghanistan ancien et médiéval » [7].

par , le 24 septembre

Pour citer cet article :

Danielle Zwarthoed, « L’Afghanistan au Moyen Âge », La Vie des idées , 24 septembre 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Arezou-Azad-The-Warehouse-of-Bamiyan

Nota bene :

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Notes

[1Par simplicité, je reprends le système de translittération de l’alphabet arabo-persan employé dans l’ouvrage discuté ici.

[2Invisible East Digital Corpus, https://www.invisible-east.org/ , consulté le 22 août 2026.

[3Voir, à ce sujet : Jürgen Paul, «  Archival Practices in the Muslim World prior to 1500  », in A. Bausi, C. Brockmann, M. Friedrich et S. Kienitz, Manuscripts and Archives, Berlin, De Gruyter, 2018, p. 339-360.

[4Voir : Ofir Haim, «  Legal Documents and Personal Letters in Early Judaeo-Persian and Early New Persian from Islamic Khurasan (5th/11th Cent.)  », mémoire de Master, Université hébraïque de Jérusalem (Israël), 2014.

[5Dans la tradition juive, une guéniza est un dépôt pour les documents écrits portant le nom de Dieu : il est interdit de les jeter. Plus de 7000 documents ont été découverts dans la Guéniza de la synagogue Ben Ezra située dans le vieux-Caire, en Égypte. Les travaux d’histoire économique et sociale de Shlomo Dov Goitein, basés sur ces documents, ont fait date.

[6Arezou Azad, «  The Beginnings of Islam in Afghanistan  », in Nile Green (éd.), Afghanistan’s Islam. From Conversion to the Taliban, University of California Press, 2017, p. 42.

[7«  Ancient and Medieval Afghanistan  », https://edinburghuniversitypress.com/series-ancient-and-medieval-afghanistan , consulté le 28 août 2026.

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