Recension Histoire

L’archive ou l’oubli

À propos de : Anouche Kunth, Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerre, La Découverte


par , le 8 janvier


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Derrière les milliers de certificats d’exilés arméniens passés par Marseille se cachent les traces d’un génocide et des chemins innombrables empruntés par ses survivants. Dans les marges, les ratures et les silences des formulaires administratifs se lisent la fin d’un monde et la survie.

Ce livre est le fruit d’une rencontre, celle d’une historienne et d’une archive. Quinze boîtes, douze milles documents dans les sous-sols de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans le bâtiment même qui accueille les demandeurs d’asile d’aujourd’hui. Les duplicatas de certificats d’exilés arméniens qui sont au centre de l’ouvrage ont pour la plupart été émis entre 1929 et 1941 par le bureau de Marseille de l’Office des réfugiés arméniens. Un face-à-face avec une masse documentaire qui rappelle celui de Claire Zalc avec les dossiers des dénaturalisés de Vichy, de Mathias Gardet avec ceux des jeunes Algériens de Savigny-sur-Orge ou encore « l’intrusion » de Peter Gatrell dans l’immensité des archives du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Le certificat a l’apparence aride, la monotonie de l’ordinaire administratif et de la norme : nom, prénom, date et lieu de naissance. Et pourtant, ce document a déclenché chez Anouche Kunth une envie de « ferrailler avec ses aspérités, ses manques et non-dits » (p. 16-17). Il a poussé l’historienne à « se mettre au défi d’une sémiologie du certificat » (p. 11) afin de saisir – surprendre dit l’auteure – les traces des vies de celles et ceux qui en sont l’objet. Ici, l’archive se fait donc point de départ du questionnement. La source est obsédante, entêtante pour reprendre les termes de Clémentine Vidal-Naquet dans sa présentation de la collection qu’elle dirige. Une collection au sein de laquelle Au bord de l’effacement trouve parfaitement sa place, de par son ambition de s’immerger en profondeur dans une archive et sa matérialité, d’offrir à la fois l’histoire et « l’expérience historienne » (p. 19), et de proposer plus particulièrement, au côté de Jérémy Foa, Hélène Dumas et plus récemment Anne-Laure Porée, une écriture sensible des violences de masse.

Face à la source

Kunth est confrontée aux silences des documents, aux ruptures du fonds qui les accueille, mais aussi au flou qui entoure certains pans de l’histoire de l’organisme qui les produit : l’Office arménien est créé en 1924 (mais le document le plus ancien date de 1929), il est supprimé par Vichy en 1942 et reprend ses activités en 1945 avant la refonte du régime d’asile en 1951. Dès lors, elle va parfois chercher des réponses dans d’autres archives afin de combler des vides, donner de l’épaisseur à certains récits. Des noms, devenus boussoles ou fil d’Ariane, qu’elle retrouve avec émotion dans les registres des passeports des Archives Départementales des Bouches-du-Rhône, dans la correspondance d’un orphelinat d’Alep qui a trouvé refuge dans le Fonds Nansen de la Société des Nations, ou encore dans les listes de passagers d’Ellis Island, « île-frontière » du port de New York (p. 183) et étape inévitable et incertaine pour celles et ceux qui ont voulu s’installer sur le territoire états-unien après leur passage en France.

Mais l’historienne accepte aussi à bras ouverts le caractère fragmentaire de la source au centre de l’ouvrage et les tâtonnements, les hypothèses fragiles et parfois les erreurs qui en accompagnent la lecture. Cette part d’irrésolu est même souvent au premier plan d’une histoire rigoureuse et méthodique – quantitative même (comme sur l’évolution des lieux de naissances des exilés ou sur leurs lieux de résidence à Marseille) – mais qui ne se refuse pas à « reconnaître qu’un imaginaire s’exerce au contact de l’archive » (p. 12) et des questions qu’elle soulève. Certaines de ces questions restent sans réponse. Celles qui accompagnent les projets migratoires et ce qui les façonne : Kenel, Mariam et Marguerite cherchaient-ils à rejoindre l’Espagne, les États-Unis ou la France ? Pourquoi Stépan, après New York, Constantinople et Buenos Aires, s’est-il retrouvé à Marseille ? Et ces questions qui sont presque inhérentes à la destruction des familles et la disparition d’un monde : ces trois points qui remplacent le nom d’une mère portent la marque de l’absence, mais quelle absence ?

Les ratures et les blancs

L’analyse des certificats que propose Kunth est d’une finesse et d’une exhaustivité rares. Les « écritures solides » (p. 163) des machines à écrire mais aussi celles plus incertaines dans les marges de la feuille, annotations, ratures, mots bâclés qui peuplent ce « territoire du crayon » si précieux pour l’historien [1]. Les « formalités d’usage » qui, au-delà de leur banalité, sont d’autant de « marqueurs de l’absence, indices de la destruction » (p. 183) ; un acte aussi anodin que dire son nom, par exemple, porte en effet les traces de la persécution et de la clandestinité qui l’a souvent accompagnée. Mais aussi ces écarts qui affleurent, ces « fragments d’expérience [2] » qui sont autant de « nœuds de souvenir » (p. 77) détonnant dans la froideur du quotidien administratif.

Kunth va au-delà des mots dactylographiés, au-delà même des ratures dans les pourtours de la feuille. Tout, dans la source, est scruté car, « quand il ne reste plus rien, tout se joue dans les détails » (p. 85). Les points de suspension et les cases laissées vides témoignent de l’incertitude, de la destruction des filiations et donc de la disparition d’un monde. Les photos d’identité, centrales dans des régimes d’identification et de surveillance des étrangers où le corps devient frontière, laissent voir des regards – qui sont « phrases que l’on aimerait savoir transcrire » (p. 26) – mais aussi ces traces infimes, tatouages, cicatrices, qui sont les marques probables de la cruauté et l’avilissement génocidaire. Les dactylogrammes, quant à eux, deviennent des « dessins de peau » (p. 62) qui rappellent l’obsession de contrôle et de précision des régimes migratoires de l’entre-deux-guerres et les murs de papiers qu’ils érigent. Ici, l’historienne, qui puise dans la littérature tout au long du livre (on croise sans surprise George Pérec et Patrick Modiano), s’autorise aussi des références à l’histoire de l’art : The Passport (1953), la fausse photo d’identité entièrement composée d’empreintes digitales de Saul Steinberg ou encore Zwei Gänge (1932), l’aquarelle de Paul Klee (932) qui, bien plus que de simples illustrations, offrent des pistes de réflexion, deviennent des clés d’interprétation de l’absence et de l’innommable. Un dialogue entre l’archive, la photographie et la pratique artistique qu’Anouche Kunth a prolongé, ailleurs, au prisme de la danse [3].

Derrière l’ordinaire administratif, l’anéantissement et l’exil

L’histoire qui se raconte au fil des pages est avant tout celle du génocide arménien et de ses réverbérations. L’histoire de ses survivants dont les « réalités morcelées » et les trajectoires se dessinent – en pointillés souvent – et dont les émotions apparaissent en filigrane derrière les « mots-fonctionnaires » (p. 8) des certificats. L’histoire de ses innombrables vies assassinées qui, si elles ne prennent certes pas l’épaisseur des « cadavres de papier » de Kirsten Weld [4], hantent l’archive. Et enfin l’histoire des agents de l’Office arménien (comme Toross Guédiguian, directeur durant la quasi-totalité des trente ans d’existence du bureau de Marseille), qui cherchent à défendre les droits individuels et collectifs des exilés arméniens en France. En retranscrivant les mots des survivants, en nommant les morts individuelles, en se faisant eux-mêmes parfois témoins, et en laissant apparaitre quelques « traces subjectives, parfois intimistes » (p. 79), ces agents font du certificat un espace de témoignage, le mémorial d’un « monde aboli » (p. 81), un rempart fragile contre la « double disparition » (p. 133) qui menace les victimes de la violence génocidaire. Car les exigences de clarté des administrations – que cela soit celle de la France ou celles des pays vers lesquelles l’exilé a souhaité poursuivre son chemin – obligent les survivants à un « retour à soi » (p. 69), à mettre en récit l’anéantissement et la mort de masse puis les spoliations et les dénaturalisations dont ils ont été les cibles.

C’est donc aussi une histoire des réponses institutionnelles à la migration forcée et de l’émergence d’un régime de l’asile qui s’écrit ici : à travers la masse des certificats, Kunth saisit la lente et imparfaite prise en charge de l’apatridie par la Société des Nations et les administrations étatiques occidentales, les progrès et les insuffisances des mécanismes de protection qui se construisent alors.

Terre d’accueil, terre de passage

C’est enfin une histoire globale des circulations migratoires arméniennes de l’entre-deux-guerres. Ces parcours ont pour point commun Marseille et la France comme terre d’accueil ou de passage souvent indifférente aux souffrances des exilés mais ils ne s’y cantonnent pas. Car les certificats donnent bien entendu à voir ce qui s’est passé avant, ces « mondes instables » que les survivants laissent précipitamment derrière eux, les villages disparus qu’il faut nommer, Constantinople, territoire à part, ou encore Alep, à la fois clé du processus génocidaire et refuge inespéré. Mais on peut aussi y apercevoir – le certificat étant par nature une « demande de futur » (p. 37) – ce qui a pu se passer après car, pour beaucoup, Marseille n’est qu’un point dans une trajectoire incertaine, un transitoire qu’il s’agit de ne pas fossiliser (p. 151). Pour quelques-uns, c’est un rapatriement plein d’espoir vers ce qui est devenu la République socialiste soviétique d’Arménie. Pour d’autres, beaucoup plus nombreux, la terre natale s’éloigne : vers les États-Unis, dont les politiques migratoires d’exclusion sont indispensables à la compréhension des parcours d’exil, mais aussi vers l’Argentine ou encore le Mexique.

Au bord de l’effacement est une contribution majeure à l’histoire du génocide arménien et à l’histoire des migrations et de l’asile qui dialoguent tout au long du livre. Dans la continuité de ses précédents travaux [5], Kunth aborde le génocide et ses retentissements à l’échelle de l’individu et de la famille et s’inscrit dans une histoire incarnée des violences de masse [6]. Elle participe aussi des efforts récents de sortir cette histoire de ses cadres nationaux et de mieux penser ensemble persécutions et migrations. Ce décloisonnement est par exemple constitutif du projet Lubartworld dirigé par Claire Zalc et qui cherche à reconstruire l’ensemble des parcours individuels des habitants juifs de la ville polonaise de Lubartów des années 1920 aux années 1950.

Au-delà de son apport historiographique certain, Au bord de l’effacement est aussi un livre précieux sur l’expérience historienne. Le récit sensible de l’immersion dans une archive où le moindre signe, l’infime écart, le détail presque imperceptible deviennent matière à penser, à faire de l’histoire. Mais aussi à sauver de l’oubli ce monde disparu, ces familles détruites, ces villages introuvables qui affleurent de l’ordinaire administratif.

Anouche Kunth, Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerre, Paris, La Découverte, collection « A la source », 2023, 277 p, ISBN 9782348057908

par , le 8 janvier

Pour citer cet article :

Antoine Burgard, « L’archive ou l’oubli », La Vie des idées , 8 janvier 2026. ISSN : 2105-3030. URL : https://booksandideas.net/Anouche-Kunth-Au-bord-de-l-effacement

Nota bene :

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Notes

[1Robert Walser, Le territoire du crayon, Chêne-Bourg, Éditions Zoé, 2003.

[2Hélène Dumas, «  Trajectoires de persécution enfantines et micropolitiques du réapparentement au sein du Centre Mémorial Gisimba. Kigali, 1994-2015  », Annales de démographie historique, 1, 145, 2023, p.175-206

[3L’historienne a contribué à la performance dansée Traces avec la compagnie Les Mues présentée le 5 avril 2025 au Centre du Patrimoine Arménien de Valence, voir le compte-rendu d’Anouche Der Sarkissian, «  Performer l’archive pour faire vivre les traces  », Patrimoines et Politiques Mémorielles, 23 avril 2025.

[4Kirsten Weld, Paper Cadavers. The Archives of Dictatorship in Guatemala, Durham, Duke University Press, 2014.

[5Anouche Kunth Exils arméniens. Du Caucase à Paris (1920-1945), Paris, Belin, 2016.

[6Hormis Jérémy Foa et Hélène Dumas cités plus tôt, on peut par exemple citer, pour son attention aux trajectoires individuelles et collectives, Rebecca Clifford, Survivors : Children’s Lives after the Holocaust, New Haven, Yale University Press, 2020.

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